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Par Danyrou :

UnknownCette semaine, la bande dessinée dont je vais vous entretenir se veut un voyage dans le glauque et dans les recoins les plus sombres de l’âme humaine. Un voyage dans l’adolescence du tristement célèbre Jeffrey Dhamer, l’un des plus déments tueurs en série de l’histoire américaine.

Auteur d’un premier meurtre en 1978, le jeune homosexuel du Wisconsin se lance, le 15 septembre 1987, dans une véritable série d’assassinats qui ne se terminera que le 22 juillet 1991. En quatre ans, il aura tué seize jeunes hommes, dont deux adolescents de 14 ans. Le plus horrible dans cette histoire, c’est que Dahmer ne sera pas seulement arrêté pour de multiples homicides; il sera aussi accusé d’anthropophagie et de nécrophilie. « Le cannibale de Milwaukee » sera condamné en 1992 à 957 années de pénitencier. Cependant, son séjour en prison sera abruptement interrompu le 28 novembre 1994, lorsqu’il sera battu à mort par un co-détenu. Son cerveau sera prélevé sur sa dépouille pour fin d’études.

Mon ami Dhamer, une œuvre autobiographique couronnée du Prix Révélation 2014 à Angoulême, relate la rencontre entre l’auteur, Derf Backderf, et le futur serial killer, qui fréquentaient tous deux le même high school au cœur de l’Ohio rural des années 1970. On y apprend que Dhamer grandit dans une famille de classe moyenne. Son père est chimiste. Sa mère, dépressive, est femme au foyer. Le couple s’engueule constamment. Le fils n’est toutefois pas victime d’abus ou d’agression sexuelle, physique ou psychologique comme c’est souvent le cas chez plusieurs tueurs en série. Cependant, sans que cela étonne, nous découvrons dès le prologue que l’enfant timide et effacé qu’est Dhamer, semble fasciné par la dissection d’animaux morts qu’il récupère en bordure des routes de campagne et qu’il collectionne dans une cabane derrière la maison familiale.

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Élève doué, mais solitaire, il passe inaperçu lors de ses années d’école primaire. Toutefois, Dhamer devient presque du jour au lendemain un autre personnage lorsqu’il constate, à l’adolescence, qu’il peut attirer l’attention des autres par ses bouffonneries un peu décalées. Il se met dès lors à simuler des crises d’épilepsie à l’école ou à imiter le décorateur de sa mère atteint de paralysie cérébrale. La bande de Backderf le remarque et croule de rire devant les pitreries de leur copain de classe. Cela favorisera l’inclusion de Dahmer au sein du groupe d’amis. Backderf dira que, pour la première fois, Dahmer avait une vie sociale et qu’il croit que ce fut vraisemblablement la plus belle période de sa vie. Cependant, les comportements bizarres de Dhamer l’empêchent assez rapidement de nouer des liens serrés avec l’auteur. Dahmer devient petit à petit comme une espèce de mascotte, à laquelle on propose différents défis afin de faire rigoler la galerie.

Par ailleurs, Barckderf nous raconte, au terme d’une recherche sérieuse et bien documentée (entrevues avec l’entourage, enquêtes policières, rapports psychiatriques, revue de presse exhaustive, comptes rendus du procès), la descente aux enfers du jeune Dahmer. Alors que la plupart des garçons du Revere High School débordent d’hormones et fantasment sur les filles de la classe, Dhamer lui est aux prises avec non seulement des fantasmes homosexuels, mais aussi avec des pulsions qu’il ne comprend pas. Il est troublé par son envie d’assommer un homme et de le caresser pendant qu’il est inconscient.

Dahmer - homosexualite

Alors que le climat familial se détériore chez les Dahmer et aboutit à un divorce difficile, Jeffrey se met à boire immodérément dans l’espoir de faire taire ses démons. Du coup, l’adolescent s’isole et se marginalise davantage. À la fin de ses années d’études, il ne quitte plus son personnage de paralytique débile et il est presque tout le temps saoul à l’école. Les conversations normales avec lui deviennent impossibles. On comprend que le jeune Dhamer glisse lentement mais sûrement sur une pente qui l’entraine en enfer entre l’indifférence des adultes — ses parents sont absorbés par leur divorce, le personnel de l’école se soucie peu de son alcoolisme — et l’incompréhension de ses camarades.

J’ai longtemps hésité avant de lire Mon ami Dhamer. Je ne compte plus le nombre d’occasions où je l’ai pris en main, pour ensuite changer d’idée en me dirigeant vers les caisses. Pourtant, ça semblait une valeur sûre. Je savais que c’était un ouvrage maintes fois primé, traduit en une dizaine de langues. Malgré tout, je ressentais un malaise à l’idée de lire une bédé traitant d’un tel sujet. J’avais l’impression de contribuer à l’accomplissement du but ultime de tous ces cinglés qui souhaitent passer à la postérité et profiter d’une couverture médiatique sensationnaliste, scabreuse et obscène. J’ai été soulagé en lisant la longue préface dans laquelle Backderf se défend vouloir nous faire comprendre ce qui a poussé Dhamer à commettre tous ces meurtres sordides. Backderf affirme que le parti pris dans son récit est d’appréhender Dahmer comme une figure tragique. N’empêche, dès le premier crime de Dahmer en 1978 après sa sortie du high school, Backderf le décrit et le considère comme un monstre et le tient entièrement responsable d’avoir finalement succombé à ses pulsions ignobles.

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Backderf a travaillé vingt ans sur cette bande dessinée afin de trouver le ton juste. Il cherchait à exorciser, en un sens, le choc qu’il a ressenti en apprenant en 1991 que son ex-camarade de classe s’était transformé en personnage de cauchemar. J’ai apprécié sa ligne narrative claire et sa division en cinq parties qui nous fait vivre en crescendo le passage à l’acte final de Dahmer. Toutefois, chez moi, il subsiste tout de même une aura de malaise. Pour public averti seulement.

8/10

Titre : Mon ami Dahmer

Auteur : Derf Backderf

Édition ÇÀ et LÀ (2013)

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