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1468587-gfpar Mathieu T

Tout d’abord, il faut remercier les éditeurs de la Pastèque. Pourquoi ? Parce qu’ils ont pris des risques et ont eu le courage d’offrir au lecteur un roman graphique en deux longs tomes traduit du néerlandais. Admettons que l’audace n’est pas une qualité intrinsèque de tous les producteurs de bédés, alors bravo.

Trop souvent, la Deuxième Guerre mondiale est montrée en bédé du point de vue français, allemand ou même américain. Au contraire, Éclats met en scène l’invasion de la Hollande par les forces germaniques. Le livre se démarque à cet égard un peu comme l’avait fait l’excellent Two Generals de Scott Chantler, qui proposait un regard canadien sur le conflit.

L’histoire débute le 4 mai 1946 dans un cimetière où le héros, Victor, croise Esther, son amoureuse disparue, qui lui demande de raconter leurs six années de séparation. Dans un effet classique de retour en arrière, le lecteur va donc suivre les mésaventures de Victor.

Erik De Graaf utilise une technique fort réussie pour schématiser les propos de Victor et leur donner un cachet particulier. Le temps réel (1946) est en couleur, les retours dans le passé sont sépias et les retours dans le passé dans les retours dans le passé sont noirs et blancs. Cette astuce crée l’effet de regarder un album dont les photos proviennent de différentes époques.

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La minutie du travail de De Graaf est à souligner. Les costumes, les armes, les coupes de cheveux, les maisons, tout a été traité avec un soin historique, mais sans lourdeur. Le dessin donne l’impression d’être juste et conserve son authenticité graphique (De Graaf possède un trait géométrique – voir la couverture). D’ailleurs, un excellent dossier historique a été ajouté à la bédé dans lequel l’auteur parle de ses sources d’inspiration. La fiction n’est jamais loin du vécu.

Si j’ai été emballé visuellement, l’histoire m’a laissé incroyablement froid. Le scénario est bien écrit, prend son temps pour s’installer et est ponctué d’histoires d’amour, d’amitié et de trahison. Mais si les premières pages laissent entrevoir une prédominance de l’image sur le texte, la bédé est vite devenu davantage roman que graphique et je me suis sentis noyé dans une averse de dialogues, corrects au demeurant, mais tuant l’émotion que l’auteur aurait pu engendrer avec un seul dessin.

Paradoxalement, l’ultra-graphisme des personnages (il devient parfois difficile de différencier les uns des autres) et du décor, qui fait la force de cette bédé, devient aussi parfois sa faiblesse, car il désamorce curieusement les scènes les plus terribles, comme si le dessin n’arrivait à faire oublier au lecteur qu’il n’est justement qu’un dessin.

Comme quoi l’équilibre entre le texte et les images, quelle que soit la part de l’un et de l’autre, est très fragile.

6/10

Éclats (premier volet)

Auteur : Erik De Graaf

Éditeur : La Pastèque (2013)

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