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Par Danyrou

Couv_211472La tapisserie de Bayeux est l’un des plus illustres chefs-d’œuvre du Moyen-Âge. Longue de 70 m et brodée sur neuf panneaux de lin, la tenture relate les étapes marquantes de la conquête normande de l’Angleterre — notamment la bataille d’Hastings qui consacra le duc de Normandie roi d’Angleterre en 1066.

« La Grande Guerre : Le premier jour de la bataille de la Somme » s’inspire directement, du moins pour la forme, de la fameuse tapisserie médiévale. Pliée en accordéon entre deux panneaux cartonnés, la plus récente bédé de Joe Sacco est en fait une frise de 24 pages qui se déploie sur sept mètres. Sacco ne voulant pas s’embarrasser de texte, nous permet de suivre le déroulement muet heure par heure de la bataille la plus meurtrière de l’histoire militaire britannique.
Chacun des tableaux nous rend toute l’horreur de ce 1er juillet 1916, de la première image nous montrant le général Haig, commandant du corps expéditionnaire britannique, sortant de la messe, à la dernière représentant les dizaines de cadavres que l’on inhume dans des fosses communes.

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La frise est accompagnée d’un fascicule écrit par Adam Hochschild, cofondateur du magazine Mother Jones et professeur de journalisme à l’Université de Californie à Berkeley. Dans ces quelques pages rédigées en français et en allemand, l’auteur nous donne des détails précieux sur cette bataille qui devait mettre fin à la guerre selon le général Haig. Après sept jours de bombardement intensif sur les positions allemandes (1,5 million d’obus) Hochschild nous raconte que lorsque les soldats anglais sortent de leurs tranchées, ils réalisent à leur grand désarroi que la l’artillerie a été tout bonnement inefficace. Les murs de barbelés sont peu endommagés et les bunkers allemands ont tenu bon. Malgré tout, les officiers obligent leurs hommes à la pointe du revolver à aller au-devant de ce qui s ‘avèrera un véritable massacre quand les mitrailleuses et l’artillerie allemandes feront finalement feu. Dès la première heure de l’attaque, 21 000 hommes sont foudroyés sur place par les balles et les shrapnels. Sur les 120 000 hommes mobilisés en cette chaude journée estivale 57 000 seront morts ou blessés le soir venu.

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 Ce nouveau livre de Joe Sacco se démarque de ses autres productions plus classiques. Maitre de la bédé-reportage, le journaliste-dessinateur américain nous avait habitués à un travail d’enquête davantage collé sur l’actualité avec des sujets comme la Palestine et la Bosnie. Cependant, ce voyage dans le temps auquel il nous convie cette fois est profondément réjouissant. Son dessin est compact, les proportions sont volontairement plus ou moins respectées, histoire de rester dans le ton de l’œuvre inspiratrice. Néanmoins, là où Sacco nous renverse, c’est dans la minutie des détails de chaque illustration. Après avoir visionné des centaines de photos d’époque à l’Imperial War Museum de Londres, Sacco a exécuté un véritable travail de moine afin d’être le plus fidèle possible dans la représentation de tous les détails de sa fresque. Que ce soit les équipements portés par les soldats, les pièces d’artillerie ou simplement les popotes roulantes, chaque objet est scrupuleusement reproduit. Le lecteur suit toutes les scènes en plongée, ce qui permet d’appréhender de façon globale tout le drame qui se déroule sous ses yeux.

 

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L’expérience graphique à laquelle Sacco nous invite est d’une grande efficacité. Même sans le texte, l’émotion est au rendez-vous lorsqu’on voit ces centaines d’hommes qui montent docilement vers la première ligne. On a le cœur serré en les regardant sortir calmement des tranchées, comme les officiers le leur avaient ordonné. On est horrifié en les voyant s’écrouler par masse sous la mitraille contre les brèches trop étroites des obstacles hérissés de barbelés.

Cette oeuvre démontre une fois de plus que la bande dessinée, considérée comme un art mineur par certains, est au contraire un médium culturel majeur, à l’instar de la littérature et du cinéma, lorsqu’il est porté par des créateurs de génie. Voilà le genre d’œuvre à conserver dans la bibliothèque du salon avec les beaux-livres et à redécouvrir à chaque relecture. Probablement un indispensable pour 2014.

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** La bataille de la Somme dura jusqu’au 18 novembre 1916. Pour un gain dérisoire de 10 km, le coût humain est exorbitant; plus d’un million d’hommes tués ou blessés, dont 24 029 Canadiens.

9.5/10

La Grande Guerre; Le premier jour de la bataille de la Somme.

Auteur : Joe Sacco

Éditeur : co-édition Futuropolis-ARTE édition

 

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