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Par Danyrou

Couv_192284Qui a lu L’Amérique ou le Disparu sait que l’adaptation en bande dessinée du roman de Franz Kafka n’avait rien d’évident. Écrit entre 1911 et 1914 — donc avant Le Procès et Le Château —et publié de manière posthume en 1927, le roman de jeunesse de Kafka est une oeuvre inachevée et souvent confuse. Malgré tout, après avoir dévoré ce bouquin il y a plus de trois décennies, Réal Godbout, — l’auteur des mythiques Michel Risque et Red Ketchup —, a décidé qu’il en tirerait un jour une bédé. Il ne s’attellera à la tâche que dans les années 2000 et mettra sept ans à la mener à bien et remporter avec son album le Bédélys Québec 2014.

 L’histoire de L’Amérique s’amorce comme dans le roman, avec l’image d’une étrange Statue de la Liberté qui ne tient pas un flambeau, mais un glaive. La case suivante nous présente le héros Karl Rossmann, un Allemand de 16 ans débarqué aux Etats-Unis après avoir fui Prague sous l’insistance de ses parents, désireux de cacher la bourde de leur fils qui a engrossé la bonne de la famille. À son arrivée à New York, le jeune homme tombe par un incroyable hasard sur un frère de sa mère ayant émigré il y a plusieurs années et qui est maintenant sénateur et riche homme d’affaires. L’oncle Edward Jakob est la caricature parfaite du « self-made-man » à l’Américaine. Fou de joie de retrouver son neveu, il décide de prendre le garçon sous son aile afin d’en faire un gentleman new-yorkais exemplaire par l’apprentissage de l’anglais, de l’équitation et de la fréquentation de la haute société. Le rêve est toutefois de courte durée. Le sénateur Jakob reniera sans autre forme de procès son neveu lorsque celui-ci sera invité contre son gré à la maison de campagne d’un énigmatique homme d’affaires.

J’utilise le terme «énigmatique», car tout est étrange dans L’Amérique. Nous naviguons au cœur de l’existentialisme absurde propre à Kafka, autant dans les dialogues que dans les situations. Karl sera balloté tout au long du récit d’une situation improbable à l’autre. Le jeune immigrant est naïf et subit autant les bonnes choses que les mauvaises qui lui arrivent. Il n’est pas acteur de son destin, c’est une victime toute désignée de la roublardise et de la malhonnêteté qui règnent au sein de sa nouvelle terre d’accueil.

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Les thèmes fondateurs de l’œuvre kafkaïenne sont en évidence : la culpabilité native, l’absence de sens, l’aliénation de l’individu perdu au milieu de structures bureaucratiques. Ce climat de malaise qui s’intensifie tout au long de la lecture est nettement une critique du rêve américain fantasmé par les millions d’Européens qui débarquent, en ce début de 20e siècle, dans le port de New York. Toutefois comme le mentionnait Réal Godbout sur lameriqueouledisparu.blogspot.ca, il y a de l’humour chez Kafka, mais tout est dans le point de vue. « Cet humour particulier entre absurde, pessimisme et auto-flagellation est souvent qualifiés d’humour juif. On peut penser à Woody Allen, à Mordecai Richler, à Art Spiegelman et à plusieurs autres. Toutefois, il n’est pas nécessaire d’être juif pour l’apprécier, ni même pour le pratiquer. »

L’aspect inachevé du roman qui imprègne son adaptation en bédé a de quoi nous laisser sur notre faim. Cependant, la faute n’incombe pas à notre Godbout qui, somme toute, nous offre une bonne adaptation de ce roman difficile et étrange. Il fallait une certaine audace pour s’attaquer à cet ovni littéraire. J’ai beaucoup apprécié le dessin réaliste de Godbout. Il a conservé cette signature graphique claire que j’ai connue dans mon adolescence en parcourant les pages du magazine Croc.

7/10

Auteur : Réal Godbout

Édition La Pastèque (2013)

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