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Par Danyrou :

UnknownDepuis quelques années, je ressens une grande réticence face aux récits autobiographiques en bédé. Certes, ce genre a été le fer de lance de la « nouvelle bande dessinée » dans les années 1990 et au tournant des années 2000. J’ai été renversé par des séries comme L’ascension du Haut mal (David B) et Persépolis (Marjane Satrapi), ou un album comme Les Pilules bleues (Fredérik Peeters); autant de réalisations qui m’ont persuadé d’adhérer à ce courant.

Or, aucune œuvre de cette qualité — ou presque — ne nous a été proposée depuis au moins dix ans. Jusqu’à ce qu’un vétéran du genre, Xavier Mussat, nous offre chez Casterman un travail digne des belles années de L’Association. Le fait que Mussat fut l’un des cofondateurs, en 1994, de la maison d’édition Ego comme X, spécialisée dans l’autobiographie, n’est sûrement pas étranger à la qualité de l’oeuvre.

Fruit de presque vingt ans de travail, Carnation raconte une histoire d’amour dont le personnage principal — en l’occurrence Mussat —ne sortira pas indemne. Venu à Angoulême pour y poursuivre des études artistiques durant trois années, Xavier décide sans raison précise d’y rester alors que ses camarades ont tous quitté pour poursuivre des études ailleurs ou pour travailler. En septembre 1993, sans occupations et sans emploi, il apprécie cette espèce d’errance immobile que lui offre sa situation. Un peu paumé, essayant de vivre de la bande dessinée après avoir quitté un travail dans l’animation, il tombe amoureux de Sylvia, une Bretonne échouée comme lui dans cette ville. Cette relation amorcée de façon singulière deviendra vite toxique et destructrice. Ce qui attirera Xavier vers Sylvia sera d’abord sa volonté de protéger et de sauver cette belle brune sauvage presque aussi perdue que lui. Toutefois, il sera vite pris dans les filets d’une femme qui cherche non pas de la pitié, mais bien un adversaire auquel se mesurer. C’est ainsi qu’elle poussera Xavier dans ses derniers retranchements, histoire de faire exploser la violence qui sommeille en lui pour ensuite exprimer la sienne contre lui. L’auteur expliquera que leur relation était fondée sur une confrontation constante au terme de laquelle ils finiront par se détruire l’un et l’autre.

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En 247 pages, Carnation relate en détails les introspections de l’auteur, son analyse et le regard qu’il porte sur lui-même et sa relation. Il explore en profondeur les moindres aspects psychologiques de sa relation avec Sylvia. On sent la maturité du regard qu’il porte sur son passé, après des années de travail sur soi. Le récit de Mussat, superbement écrit, se nourrit d’une foule de métaphores graphiques aussi belles, éloquentes que poétiques. Le choix formel du noir et blanc ajoute non pas seulement à l’esthétisme, mais aussi à la volonté de l’auteur de contrôler tout le processus graphique.

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Carnation c’est aussi le portrait d’une génération. Mussat jette un œil très lucide sur la dernière tranche des X — du moins sa communauté artistique — restée en marge du salariat, larguée par le virage néo-libéral de la fin des années 1990. De la grande autobiographie. À mille lieues du nombrilisme sans intérêt que l’on nous sert le plus souvent depuis quelques années.

8/10

Carnation

Xavier Mussat

Casterman (2014)

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