Mots-clés

, , , , , ,

Dans quelques jours, la bédé comptera un acteur de plus, Planches, une revue trimestrielle qui entend promouvoir les créateurs du 9e art au Québec… Un projet fou que nous raconte la cofondatrice de Planches, Sandra Vilder. 

Interview : Dany Rousseau et Jean-François Gazaille

Rédaction : Jean-François Gazaille

EBfdohOhiCTZbCiL16T6lK7FxFKmrrIHWzIZ-3z5TLM,nqVf0ZRW3A3dAJv2qif2o6QKMmfuwZKaQnBIZiiRXRs,jOCgLSlrBhM3pXyHPkqF2_qBFvbFZPPSsPqqr8bkavg

 «Combien de gens achètent des revues de bédé en format dématérialisé?»

La question lancée par Sandra Vilder se veut à la fois un commentaire et un début de réponse à une interrogation fondamentale : pourquoi proposer une publication imprimée alors que la Grande Faucheuse numérique déchiquète le papier, page après page?

«La meilleure réponse, dit enfin Mme Vilder, c’est le retour du vinyle. Le bon vieux disque est désormais perçu comme un objet de collection, il est de plus en plus valorisé.» Du coup, croit-elle, une revue fleurant bon le papier et l’encre fraîche ne peut que ravir les authentiques amateurs de bédé. Le site web de Planches restera une vitrine secondaire et ne reprendra pas le contenu de la revue.

Le pari est risqué. Mais l’audace de Sandra Vilder et d’Émilie Dagenais ne s’arrête pas au seul choix d’un format de diffusion. En fait, rien ne prédestinait ces deux jeunes femmes dans la mi-vingtaine à entreprendre une pareille aventure.

Partir de zéro

Primo, elles ont chacune un diplôme en études… asiatiques. «Mais après avoir chacune effectué des stages en Asie, aucune de nous n’avait envie de poursuivre une carrière dans ce domaine.» Deuzio, ni l’une ni l’autre n’avait, jusqu’à l’an dernier, quelque lien que ce soit avec le milieu québécois de la bande dessinée. Même pas un vague cousin. Et pas d’ambition graphique ou scénaristique. «On n’avait en commun que notre passion pour la bédé.»

Et troisio, le duo n’avait aucune expérience dans le milieu des affaires, et encore moins dans le monde l’édition. Il fallait à ces deux filles un sérieux front de bœuf pour se lancer à l’assaut de l’inconnu, armées de leur seul rêve. «On avait envie de créer notre propre organisation dans la diffusion culturelle», résume Sandra Vilder. Et de naître professionnellement. Car leur court passage sur le marché du travail après l’université ne les avait jusque là pas vraiment comblées, bien qu’elles y aient sans doute appris une ou deux choses (Mme Vilder a été coordonnatrice d’un festival, Mme Dagenais a fait dans la logistique).

À l’automne 2013, les deux amies ont donc commencé à esquisser ce qui allait devenir Planches. Entre deux séances de remue-méninges, elles ont feuilleté et analysé des dizaines de publications dans les présentoirs des kiosques à journaux, histoire de savoir «ce qu’on aime et ce qu’on n’aime pas». Elles ont aussi bombardé de courriels les auteurs de bédé et sont allées à leur rencontre dans les principaux salons littéraires. Une étape à la fois intimidante et stimulante, se souvient Sandra Vilder.

«Dans le milieu de la bédé, on avait deux sons de cloche. Ceux qui avaient déjà essayé, notamment des anciens de Titanic et de Cocktail, disaient que ça n’allait jamais marcher, tout en nous encourageant à continuer parce que notre projet était cool! Et puis les jeunes nous regardaient d’un drôle d’air parce qu’on sortait de nulle part, qu’on n’était pas issues de leur milieu.»

Au fil de ces rencontres, les deux éditrices en herbe ont fini pas convaincre les dessinateurs et les scénaristes du sérieux de leur démarche. «Ça prenait un certain culot», admet Sandra Vilder. En s’installant ensuite à la Maison de la bande dessinée de Montréal, atelier coopératif dans le quartier Rosemont, la petite équipe de Planches a pu compter sur l’appui éclairé des créateurs qui y travaillent.

Des mentors bédéphiles

 Une fois accueillies dans le sérail des bédéistes québécois, Sandra Vilder et Émilie Dagenais devaient maintenant se faufiler dans un univers qui leur était lui aussi encore étranger : celui du business. Prochaine étape : le plan d’affaires. Elles n’ont pas eu trop de mal à trouver du soutien et des conseils, notamment auprès de la Corporation de développement économique communautaire de Rosemont. Mais le projet a aussi profité de l’expertise de gens d’affaires s’affichant comme de grands amateurs de bande dessinée. «Grâce au programme Bénévolat d’affaires, on a notamment profité du mentorat de Catherine Paul, directrice adjointe du développement des affaires au Palais des Congrès de Montréal. On est tombées sur des passionnés.»

IMG_0590

Fortes de ces conseils d’experts, les deux amies ont décidé de constituer Planches en organisme sans but lucratif. «En étant une OSBL, explique Sandra Vilder, on a accès à certains programmes de subvention. C’est aussi une formule qui correspond à nos valeurs, puisque l’idée n’est pas tant de faire de l’argent que de proposer une plateforme de diffusion de la bédé québécoise.»

Le plan d’affaires concocté début 2014 prévoyait le recours au socio-financement en ligne pour fournir le capital de départ de la jeune entreprise. La campagne a obtenu des résultats inespérés puisqu’elle a permis de récolter plus de 23 000$, alors que l’objectif était de 20 000$. Planches a de quoi payer ses fournisseurs pendant une bonne année, se réjouit Mme Vilder. «Tous les collaborateurs publiés dans la revue seront rémunérés», insiste-t-elle. La participation des deux amies au programme Jeunes Volontaires, d’Emploi Québec, leur assure un salaire — d’ailleurs fort modeste en contrepartie des heures investies. «Depuis juillet, on consacre au moins 60 heures par semaine à Planches!»

Leur mignon bébé se présente sous la forme d’une revue de 72 pages vendue en kiosque au prix de 19,99$. Le premier numéro sera tiré à 1400 exemplaires (dont 250 avec couverture spéciale pour les donateurs et les invités au lancement).

Qu’y trouvera-t-on? De courtes histoires, le making-of d’un album, des séries plus «didactiques» portant sur des thématiques sociales et politiques. «C’est notre empreinte personnelle.» Et il y aura aussi quelques publicités. «Pour l’instant, nos annonceurs sont des petites entreprises avec qui nous échangeons des services. Mais nous aimerions bien avoir la commandite d’une grande société.» Planches a recruté un jeune représentant qui sera chargée de la chasse aux subventions et aux revenus publicitaires.

La première fournée de Planches sera essentiellement écoulée dans la région de Montréal, prévoit Sandra Vilder. Mais plusieurs bibliothèques ont déjà réservé leurs exemplaires. Et l’Europe? «Pas pour l’instant. Même si nous proposons une formule fort différente de celle des magazines comme Spirou et Fluide Glacial, Planches entend s’en tenir à sa mission qui est de faire œuvre utile auprès du public et des artistes québécois.»

 

Advertisements