Mots-clés

, , , , , ,

Par Dany Rousseau :

Glénat (2014) Dupont-Mezzo

Glénat (2014) Dupont-Mezzo

Dans certains cercles d’initiés, nostalgiques des petits bars de blues enfumés, la simple mention du nom de Robert Johnson provoquera à coup sûr des commentaires admiratifs. Certains baisseront même le ton et vous glisseront à l’oreille une ou deux histoires étranges à propos de ce jeune musicien au destin tragique. La vie de Johnson, bluesman surdoué et influent du delta du Mississippi, est en effet un terreau fertile pour la légende. Sa mort en 1937, à l’âge de 27 ans — probablement empoisonné par un mari jaloux —, ses excès éthyliques et sexuels, son soi-disant pacte avec Satan un soir de pleine lune, représentent autant d’éléments pour en faire un artiste à part dans la grande histoire du blues.

Glénat (2014) Dupont-Mezzo

Glénat (2014) Dupont-Mezzo

C’est par la lorgnette du mythe que Jean-Michel Dupont et Mezzo nous présentent dans Love in Vain, publié chez Glénat, ce musicien doué et atypique. Né à Hazlehurst (Mississippi) en 1911 et abandonné par son père, Johnson sera chambardé d’un foyer à l’autre sur les routes du Sud profond au cœur de la Crise. Notre lecture permettra par la même occasion d’aller à la rencontre de la population afro-américaine ignorante et superstitieuse, victime de la ségrégation, du KKK et de la misère. Avant de devenir musicien, Robert Johnson, comme ses compatriotes, devra louer à vil prix sa force de travail dans les champs de coton. Cette vie pleine d’épreuves aura toutefois des conséquences positives. En effet, la région du delta produira dans les années 20 et 30 une quantité impressionnante de musiciens jouant un blues brut et épuré dans lequel les ouvriers agricoles trouvent une consolation à leurs peines. Johnson apprend son métier avec ces artistes qui deviendront d’immenses vedettes.

Petit à petit, parcourant les états du « deep south » d’un bout à l’autre, il deviendra lui aussi un bluesman reconnu grâce à son jeu de guitare vif et son utilisation des cordes basses. Johnson suivra le parcours de ses confrères du delta et montera à Chicago et Harlem où l’attendent des cachets qu’il n’aurait jamais imaginé toucher. Mystérieusement, sans véritable explication autre que son alcoolisme et sa volonté d’autodestruction, les évènements le ramèneront dans son Mississippi natal où le guette la mort et Papa Legba (incarnation de Satan dans le Voodoo) envers qui il avait contracté une dette : son âme contre son fabuleux talent.

Glénat (2014 Dupont-Mezzo

Glénat (2014), Dupont-Mezzo

Brillamment découpé en seulement 56 pages, le scénario de Dupont est avare de dialogue, laissant plutôt une grande place à un narrateur énigmatique et omniscient qui connait d’avance le triste destin du jeune Robert. Ce choix scénaristique ajoute à l’aura de surnaturel enveloppant la vie du bluesman. La bédé offerte dans un format à l’italienne permet à Mezzo de nous offrir de larges plans et de fantastiques vues panoramiques en noir et blanc. Nous assistons à un concert improvisé dans une rue de Memphis où les détails quasi documentaires sont nombreux. Nous dévorons des yeux une soirée endiablée où, comme dans une toile de Breughel, les participants sont engagés dans une bacchanale où alcool et danse sont autant d’éléments qui font oublier les lendemains misérables dans les champs de coton.

Glénat (2014) Dupont-Mezzo

Glénat (2014) Dupont-Mezzo

L’artiste maudit aux trois photos, aux trois sépultures et aux 29 titres enregistrés reste insaisissable. Néanmoins, en refermant ce bel album, nous avons l’impression que nous avons fait une rencontre importante. Les nombreuses reprisent des chansons de Johnson par Bob Dylan, Led Zeppelin, Éric Clapton et les Rollings Stones confirment à elles seules tout l’impact de cette étoile filante dans le firmament blues.

8/10

Love In Vain

Ateurs : J.M Dupont (Scénario) Mezzo (dessins)

Éditeur : Glénat (2014)

74 pages

Advertisements