Mots-clés

, , , , , , , ,

Nous nous rendons en ce froid matin de décembre rencontrer les auteurs de Far Out, le western robotique qui fut l’une des bédés québécoises les plus remarquées de l’automne 2014. Le scénariste Gautier Langevin et l’illustrateur Olivier Carpentier nous reçoivent dans leur tanière du Studio Lounak située dans une ancienne manufacture au cœur du Mile End.

Entrevue : Dany Rousseau et Jean-François Gazaille

Rédaction : Dany Rousseau et Mathieu T

Premier contact, un studio à la décoration singulière qui chamboule notre cœur de gamin en voyant ces étagères débordant de figurines de collections. Captain America, Batman et ATAT de l’Empire contre attaque polarisent notre attention. Une fois assis autour de la table de conférence, café à la main, nous reprenons nos sens et nous débutons notre entretien avec l’intriguant duo.

Rencontre sur la ligne de « Front »

La collaboration entre Gautier et Olivier date de l’époque collégiale. Fréquentant tous les deux le Cégep du Vieux-Montréal, ils sympathisent rapidement en s’impliquant dans l’association étudiante. Gautier écrivait alors du théâtre et Olivier avait abouti en science humaine après avoir abandonné l’option dessin animé. Multipliant les points communs, ils unirent tout naturellement leur effort pour un projet de fin d’études. Les deux restent plutôt vagues en nous parlant de l’histoire. Gautier hésite : « Je sais pas si c’est bien… c’est peut-être bien… » Olivier le coupe avant la fin de sa phrase en devinant les préoccupations de son acolyte : « Je pense que c’est bien… que ce projet n’ait jamais été publié. » Éclats de rire autour de la table. Nous comprenons à cet instant toute la complicité unissant les deux hommes.

Ce premier projet mort-né deviendra en contrepartie l’acte de naissance de l’une de leurs fiertés : Front froid. Cet OSBL fondé en 2005 sous la forme d’un site web et d’un forum deviendra rapidement un collectif qui publiera un album annuel, Le Front, composé de cinq bédés sélectionnées par ses membres (le dernier en lice, le Front 7, date de 2014). Gautier explique la vocation première du Front : « On a fondé Front froid parce qu’on sentait qu’il y avait un besoin criant d’une structure pour faire la promotion des jeunes auteurs en bédé de genre à l’époque. » Comme il le mentionnera par la suite, pour lui Front froid est un laboratoire, un espace où prendre des risques. C’est d’ailleurs dans les pages du Front 2 que Gautier et Olivier testeront leur univers. Un western classique, sans robot, mais qui permet à Olivier de développer l’esthétique qui se retrouva plus tard dans Far Out.

couverture7_low_x_grande

I’am poor lonesome cowboy

En s’attardant aux dessins d’Olivier, nous le questionnons sur ses influences. « La première bédé que je me suis fait lire est un Lucky Luke : Ma Dalton. Après, je suis tombé dans les Blueberry assez rapidement. Mon père les avait dans sa bibliothèque. Le cinéma est venu après. Au début de l’âge adulte, les Sergio Leone évidemment. » Pour Gautier, c’est tout de suite le cinéma spaghetti qui l’a happé. « Moi, c’est le rythme qui m’a hypnotisé chez Leone. Ce ton est présent aussi dans Far Out, ce qui est une qualité et un défaut à mon avis. Il y a des gens à notre époque où tout va vite qui ne sont pas capable d’endurer un récit qui prend son temps et qui va focaliser sur des trucs sur lesquels nous ne sommes pas habitués à focaliser, comme une mouche sur un visage. » Nous rions en repensant à cette scène culte d’Il était une fois dans l’Ouest.

012

La vision de cette page d’histoire de l’Amérique a toujours impressionné Gautier. Pour lui, c’était une époque où l’individu devait faire des choix. Toutes les possibilités étaient ouvertes. Allait-on reproduire la société comme on l’avait toujours connue ou allions-nous réinventer quelque chose de nouveau, de mieux ? « C’est ce que nous avons voulu faire transparaitre dans Far Out. Des robots arrivent sur une planète et décident de faire une ville. Et une ville western en plus. Pourquoi? J’espère que l’on pose bien cette question. » Olivier mentionne que dans les prochains tomes, petit à petit, des réponses seront dévoilées afin d’éclairer le lecteur et expliquer l’origine des robots-cowboys. Les auteurs se réservent toutefois le droit de ne pas donner toutes les clés et laisser planer un certain mystère. Le scénariste espère boucler le premier cycle dans le deuxième tome, mais il laissera certainement une fin ouverte. Pour la suite, tout est possible. Cinq, six, dix autres tomes? Olivier se réjouit d’avoir un beau carré de sable où s’amuser qui laisse place à une foule d’idées, d’opportunités graphiques et scénaristiques.

L’apostolat de la bédé

Certes, Far Out est un succès, mais une bédé qui marche bien, ça signifie quoi au Québec ? Le duo précise qu’ils avaient écoulé les 1700 copies de Far Out en décembre lors de notre visite. Olivier explique qu’ils retourneront en réimpression pour 1000 copies supplémentaires. Sombre, Gautier ajoute qu’il faut travailler comme des fous pour écouler une bédé québécoise. Tout au long de l’automne, avec la valise de voiture pleine de caisses de livres, Gautier et Olivier ont parcouru le Québec de long en large afin de se faire connaître dans les salons du livre, les festivals et les conventions. En tout, ils ont participé à une quinzaine d’évènements. Ils se sont même rendus au Comic Con de New York accompagnés de leurs 500 copies anglaises.

En 2014, au Québec, s’appuyer exclusivement sur les ventes en librairie et espérer écouler tous les stocks est illusoire selon Olivier. « Il faut les vendre une par une. » Et d’ajouter Gautier : « Si tu ne travailles pas, t’es mort. Si tu ne fais pas d’évènements, si tu ne fais pas de séances de dédicaces, si tu n’échanges pas avec les lecteurs, tu n’en vends pas. Mais heureusement, on a un produit qui se vend bien. »

OliEtGautier

Le Studio

La conversation est agréable, nos cafés terminés. Dans la grande pièce, derrière l’étagère de figurines, l’ambiance est feutrée. Plusieurs personnes travaillent pendant que nous conversons. Une chose nous frappe et le lecteur l’oublie souvent. La bédé ne se fait pas nécessairement en solitaire. « C’est tellement un petit milieu où il est difficile de faire sa place. Si tu ne vois pas ton travail comme quelque chose de collégial, c’est comme un peu te tirer dans le pied », dit Gautier. Le Studio Lounak, qui existe depuis 2010, mais éditent depuis 2013, réunit des bédéistes indépendants qui louent un espace de travail afin de travailler à leur projet personnel. Cependant, l’intérêt de travailler dans le cadre d’un studio manifeste aussi la volonté d’échanger et de collaborer dans une certaine mesure à des projets communs. La force du Studio, comme le souligne Gautier, qui est associé à l’entreprise depuis deux ans, est que dans cet espace de quelques centaines de mètres carrés toutes les influences en bédé se rencontrent et se confrontent. Les locataires du Studio sont autant québécois, européens ou américains. Lounak devient ainsi un carrefour stimulant. « Ça fait que nous sommes très montréalais. On voulait ça cosmopolite au début et après notre première année, on se retrouve avec un bel éventail. »

Lounak possède six titres à son catalogue : Dominique de Yan Mongrain, Purgatoire de Denis Rodier et Far Out, ainsi que les versions françaises de L’Abominable Charles Christopher tome 1 et 2 de Karl Kerschl et Hasard ou destinée de Beckie Cloonan.

La bédé de genre au Québec

Vers la fin de l’entretien, une question nous brûle les lèvres. Est-ce qu’il y a une éclosion, voire une explosion, de la bédé de genre au Québec ? Une réponse affirmative semble évidente. Par exemple, les foules record enregistrées au Comiccon de Québec (9000 visiteurs) et celui de Montréal (51 000 visiteurs) démontrent un intérêt assez marqué. Par conséquent, il existerait une demande en progression pour un produit « made in Québec. » Toutefois, pour Gautier et Oliver, combler cette demande n’est pas une mince tâche. L’offre extérieure est incroyablement variée et les coûts de production d’une bédé de genre sont très importants. Comme Olivier l’affirme : « Si on la compare à la bédé d’auteur, une bédé de genre comme Far Out demande un dessin beaucoup plus léché, plus peaufiné. Ce qui nous oblige à produire seulement une page au deux ou trois jours. » Olivier constate aussi que les exigences des fans de bédé de genre en ce qui à trait au dessin sont très élevées et sans pitié. Gautier renchérit : « C’est difficile d’offrir un produit équivalent à ce que le fan de bédé de genre voie ailleurs quand on est si peu à le faire avec des moyens limités en argent, mais surtout en temps. Faire une série couleur avec un auteur qui va travailler là-dessus un an, ça te coûte au moins 20 000 $ sans les coûts d’impression. Avec les droits d’auteur à rembourser faut en vendre au moins 20 000 copies. Ici, au Québec, ce n’est pas possible. Faut trouver d’autres moyens. Il n’y a pas de place à l’erreur. C’est pourquoi pour Far Out 2 nous sommes allé en sociofinancement*. Mais là on est confronté à un problème. La série fonctionne, donc les gens veulent le deuxième tome tout de suite. » Olivier continue : « Ça nous a pris deux ans et demi pour produire le tome 1. C’est sûr qu’il ne faut pas attendre aussi longtemps pour sortir la suite. » Comme le résume Gautier : « Oui, le sociofinancement va aider pour payer une partie de la production. Mais la majorité de la somme va être investie en temps. Juste du temps… Juste pour ne pas avoir à travailler dans un club vidéo. »

042

En sortant des studios, nous avons été impressionnés par le bouillonnement artistique entourant Gautier et Olivier : le Studio Lounak, le Front froid, Kimiq.com (leur plateforme pour la publication électronique), la nouvelle aventure de la Ligne rouge publiée dans le journal Métro, etc.

Au-delà de ce dynamisme inouïe, le Studio, Gautier et Olivier en tête, représente parfaitement ce que doit être la bédé québécoise : riche, foisonnante, infinie, non plus tournée sur elle-même mais menée par le désir de se comparer avec ce qui se fait de meilleur en Europe et aux États-Unis, entraînée bien sûr par des artistes aux cerveaux bouillonnants, mais aussi par des gens d’affaires qui n’ont pas peur de se salir les mains et de parler de comptabilité et de finance.

 

*=Terminé le dimanche 1er mars 2015, le sociofinancement de Far Out tome 2 a récolté 17574$ sur les 15 000$ visés.

 

 

Advertisements