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Par Dany Rousseau

UnknownPour un Occidental, la Deuxième Guerre mondiale c’est surtout l’invasion de la Pologne en 1939 par Hitler, la Shoah, la guerre sauvage sur le front soviétique, le débarquement de Normandie, la victoire finale le 8 mai 1945, bref le combat des Alliées contre le nazisme. Cependant, on oublie souvent que cette épouvantable guerre fut tout aussi sale et meurtrière en Asie qu’en Europe. Les Japonais ne se contentèrent pas seulement de combattre les Américains sur les iles du Pacifique, de Pearl Harbor à Hiroshima. En 1931, leurs aspirations impérialistes avaient déjà poussé l’armée moderne d’Hirohito à envahir la Mandchourie. Sous le faux prétexte d’une voie ferrée sabotée, le Japon prit possession de cette riche région de Chine, installa un gouvernement fantoche et réduit pratiquement en esclavage la population civile. L’amateur de bédé moyen se souviendra d’ailleurs que cet incident fait parti de l’intrigue du Lotus bleu, quatrième volet des aventures de Tintin.

Cicatrices de Li Kunwu publié chez Urban China se veut un témoignage de cette guerre sino-japonaise qui se terminera avec la capitulation du Japon en septembre 1945. Cette bédé autobiographique débute alors que l’auteur se balade dans une brocante d’une grande ville chinoise. Chinant entre les étales, Li fait la connaissance de Laoqui, antiquaire excentrique qui tient à lui montrer un trésor patrimonial extraordinaire. Après de nombreux détours et quelques jours d’attentes, Laoqui entraine finalement son nouvel ami chez un vieil homme mystérieux habitant un taudis, mais vivant entouré de centaines de magazines, journaux et albums commémoratifs japonais datant de la guerre. Passionné d’histoire, Li est complètement subjugué par cette masse de documents constitués de milliers de photos rarissimes prises par des journalistes militaires japonais. Désirant protéger ces précieuses archives, Li photographie tous les documents et les confient à un couple d’amis pour la traduction des textes et la numérisation des images. Le but étant d’en faire un tout intelligible.

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Dès le début du récit, la rencontre de Laoqui, la découverte de son étrange boutique et la quête mystérieuse des photos tend à mettre en place un suspens intrigant. Surprise, tout se termine à la page 97! Puis malheur, les 174 pages suivantes sont d’un ennui mortel. En effet, une fois les images traitées par Ke et Zheng, Li nous offre une interminable présentation de ces clichés sans grand intérêt, reproduits sur de nombreuses pages de l’album. J’ai attendu tout au long de cette partie que quelque chose me surprenne, mais mes espoirs furent déçus. Les photos de soldats japonais au quotidien et de leur armement se succèdent, mais retiennent peu l’attention. Les commentaires du bédéiste et son ami Zheng sont souvent tout aussi futiles et n’amènent jamais le récit ailleurs.

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Loin d’être un devoir de mémoire auquel nous convoque l’auteur à l’aide de ces clichés, j’ai plutôt eu l’impression d’assister à une longue séance de diapositives de voyage en Floride d’une vieille tante. Alors que l’on peut maintenant consulter facilement des images autrement poignantes sur la folie de la guerre — pensons seulement à la série documentaire Apocalypse d’Isabelle Clarke et Daniel Costelle — je vois peu d’intérêt dans cette bédé et son traitement du matériel historique. Attention, je n’affirme pas que ces photos d’archives sont sans valeur, au contraire. Je dis seulement que l’auteur ne leur rend pas justice. En ratant l’occasion d’aller plus loin dans le récit, il manque complètement sa cible. On ne sent jamais la douleur, le traumatisme, les cicatrices laissées par ce sombre passé – exception faite pour l’histoire du beau-père de Li ayant perdu une jambe lors d’un bombardement. De plus, le dessin simple et parfois presque naïf ne plaide pas en faveur de cette bédé décevante. Pour me réconcilier avec Li Kunwu, je devrais vous conseiller la trilogie Une vie chinoise produite en collaboration avec Philippe Otié chez Kanak.

4/10

Cicatrices

Auteur : Li Kunwu

Éditeur : Urban China (2014)

272 pages

 

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