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Par Dany Rousseau

Dupuis (2015) Savoia

Dupuis (2015) Savoia

En 1761, alors que la guerre de Sept Ans fait rage, craignant un blocus britannique de l’océan Indien, le gouverneur de l’Île-de-France (aujourd’hui l’ile Maurice) mandata le capitaine Jean de Lafargue à se rendre à Madagascar afin de ramener du riz et du bœuf pour approvisionner la colonie isolée en mer. Lafargue, marin retord, profita de l’occasion pour faire un coup d’argent en embarquant de force sur son navire L’Utile 160 Malgaches destinés à être vendu comme esclave.

Une fois L’Utile appareillé, Lafargue eu la géniale idée de dévier de l’itinéraire prévu afin d’écouler sa marchandise. Mal lui en prit, car sa cupidité l’amènera à faire naufrage sur les récifs de coraux de l’île de Sable — de nos jours île Tromelin — dont il avait mal évalué la position. Dès lors, les 122 membres d’équipage et passagers (tous blancs) et les 90 noirs survivants seront confrontés à la nature hostile de ce bout de terre volcanique de 1.7 km de long sur 700 mètres de large, dont les arbustes constituent l’unique végétation. Creusant un puits fournissant de l’eau tout juste potable, se nourrissant d’oiseaux de mer et de tortues, les blancs et les noirs vivront séparés dans deux camps distincts malgré l’étroitesse de l’ile. Les codes sociaux doivent être respectés même au milieu de nulle part.

UnknownÀ l’aide des restes de l’épave de l’Utile, deux mois après le naufrage, les blancs, aidés par plusieurs noirs, réussissent à construire un nouveau bateau pour fuir. Une fois le navire mis à l’eau, le lieutenant Castellan — ayant pris les commandes après que Lafargue eu perdu la raison — annonça aux Malgaches que malgré leur aide, il n’y avait pas de place pour eux. 122 blancs abandonnèrent 90 esclaves avec trois mois de vivre et une vague promesse de sauvetage.

Dupuis (2015) Savoia

Dupuis (2015) Savoia

Ce récit fascinant est raconté magistralement par Sylvain Savoia dans Les esclaves oubliés de Tromelim. Savoia ignorait tout de cette histoire avant de rencontrer Max Guérout, archéologue marin qui l’invita en 2008 à se joindre à son équipe scientifique chargée d’aller à la rencontre des survivants de l’île de Tromelin. Patronnée par l’UNESCO et le Comité pour l’histoire et la mémoire de l’esclavage, l’équipe Guérout avait déjà entamé des fouilles en 2006. Pour cette deuxième expédition, Guérout a des attentes plus élevées et souhaite tout savoir sur la vie des rescapés qui vécurent quinze ans sur ce caillou. D’ailleurs, on ne récupèrera en 1776 que sept femmes et un enfant de huit mois sur les 90 du départ.

Savoia a rédigé un scénario non linéaire racontant en alternance les détails de l’expédition et l’histoire des Malgaches. À la fois carnet de voyage, documentaire et récit historique Les esclaves oubliés de Tromelin est une bande dessinée dense qui déborde d’informations. À mesure que l’on exhume lentement les restes des habitations de pierres et les artéfacts témoignant de la vie quotidienne des naufragés, Savoia imagine leur isolement, leur désespoir et leurs incertitudes en s’isolant lui même à sa façon pour dessiner et réfléchir. Si l’auteur dessine l’histoire des Malgaches de façon aérée et fluide, la partie contemporaine est l’objet d’un découpage trop serré où le dessin n’est pas assez large et est coincé entre des lignes narratives trop compact.

Dupuis (2015) Savoia

Dupuis (2015) Savoia

Bande dessinée profondément humaine, elle constitue une réflexion pertinente sur le sombre passé esclavagiste. Nous avons tous entendu des histoires sur la déshumanisation de l’esclave, mais dans le cas de l’île Tromelin, nous restons choqués devant la désinvolture avec laquelle 90 êtres humains sont abandonnés à une mort certaine. Savoia fournit avec son œuvre un vibrant plaidoyer humaniste.

8.5/10

Les esclaves oubliés de Tromelin

Auteur : Savoia

Éditeur : Dupuis/Air libre (2015)

107 pages

 

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