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par Mathieu T

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source : Nous, les morts, éd. Delcourt, 2015.

Nous, les morts – tome 1 à 4 (complet)

À un moment ou un autre de notre vie, il nous passe entre les mains un roman à l’histoire tordue : les nazis ont gagné, JFK n’a pas été assassiné, Alexandre le Grand a décidé d’attaquer Rome. Ces uchronies ne sont pas légion et sont souvent farfelues ; elles ont tendance à étirer un peu trop l’Histoire pour en faire une bouillie indigeste. Mais parfois, comme le classique Maître du haut château de Philip K. Dick, le livre frappe juste et s’imprime dans notre mémoire. Les uchronies en bédé sont encore plus rares et quand l’une d’entres elles apparaît dans notre assiette, il faut y goûter même si l’idée de lire un truc de zombies est décourageante de banalité (soupir).

Nous, les morts (en quatre tomes) s’autoqualifie d’uchronie zombie (re-soupir). L’Europe du 14e siècle est frappée par une épidémie qui transforme les gens en mort-vivants. 700 ans plus tard, l’Amérique a continué de se développer sans le contact des colonisateurs. Toutefois, quelques spécimens zombies ayant rejoint mystérieusement le pays intriguent le grand Inka. Il décide d’envoyer son fils Marco traverser la mer pour aller découvrir qui sont ces hommes qui ne meurent jamais. Les quatre albums racontent les aventures de Marco dans ce nouveau monde. Vous vous doutez bien qu’il ne rencontrera pas au détour que de belles maisons en chocolat.

Aussi bizarre que ça puisse paraître, le lecteur embarque facilement dans cette immense fresque baroque et sanglante. Si l’uchronie permet une relecture de l’Histoire, ici, à travers le personnage de Marco, un jeune homme ouvert, intelligent et un brin naïf, nous revisitons ce qui a fait le monde ce qu’il est aujourd’hui : la peur de l’autre, l’angoisse de la mort, la violence innée, l’illumination de ces leaders. À chaque coin du globe, l’amour et la mort dancent une valse sans fin. Avec soulagement, la zombitude du récit n’est que le contexte pour construire la quête du héros et non pas une fin en soi.

Appuyé par un dessin riche, en rondeur et en couleur, qui donne parfois l’impression d’observer des peintures de Brueghel l’Ancien dans toute sa splendeur décadente, Nous, les morts vaut le détour pour qui aime les récits philosophiques sombres, tordus mais malheureusement et essentiellement vrais.

8,5/10

Nous, les morts – tome 1 à 4 (complet)

Auteurs : Darko Macan (scénario) Igor Kordey (dessins)

Delcourt  (2015)

56 pages par album

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source : Vive la marée !, éd. Futuropolis, 2015.

Vive la marée !

Je dois vous l’avouer honteusement, je n’avais pas lu de Rabaté depuis le génial Ibicus de 2001 (Vent D’ouest). Contingence de la vie ? Peut-être. Mon Prudhomme était plus récent, ayant bien apprécié sa Traversée du Louvre de 2012 (Futuropolis).

Voilà que nos deux compères ont écrit à quatre mains une chronique douce amère de la vie à la plage, pas celle des vacances, mais celle des petites journées de congé qui parsèment notre morne quotidien.

Le récit suit les péripéties d’une trentaine de personnages à travers ce qui caractérise une journée sur le sable : les compétitions loufoques de château, les chiens malpolis qui reniflent les bikinis, les dragueurs malchanceux, les enfants qui courent partout, les commerçants grognons et j’en passe. Il y a du Goscinny dans cet humour moderne et ancien à la fois (Tous les visiteurs à terre) où le temps semble suspendu et l’eau trop froide. C’est un album qui fleure bon la nostalgie et le dessin de ces messieurs, lumineux, sentant bon le varech et le sable chaud, accentue cette impression.

Mais ce qui révèle le génie de cette bédé est sa construction faite d’un seul long plan séquence. Tout est imbriqué. Par exemple, si en avant-plan, le lecteur partage les pensées « profondes » d’un couple en décapotable, il voit un train en marche en arrière-plan. Et hop nous sautons dans le train pour passer d’une famille à une autre pour enfin revenir à la plage, qui vient d’apparaître dans l’horizon d’une fenêtre. C’est fluide, sans lourdeur et sans l’impression qu’un procédé est appliqué. Au contraire, l’effet circulaire provoqué montre que la plage est l’histoire non pas d’un seul individu mais de mille individus et qu’il y a, comme dans tout moment de repos, un début, un milieu, une fin et un recommencement.

Un album qui surprend par sa simplicité complexe et qui se lit bière-citron à la main. Merci David Prudhomme et Pascal Rabaté. Mon compteur est à jour.

9/10

Vive la marée !

Auteurs : David Prudhomme & Pascal Rabaté (scénario et dessins)

Éditeur : Futuropolis (2015)

120 pages

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