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source : La demoiselle en blanc, éd. Mécanique général, 2016.

par Mathieu T

Est-ce qu’il vous arrive parfois d’imaginer le contenu d’une bande dessinée avant de l’ouvrir à partir de la page couverture ou du titre ? La demoiselle en blanc. Le blanc représente souvent la pureté ou la plénitude. Une union silencieuse ? La couverture, intrigante, chargée de noir, contredit cette idée immaculée. Il y a du doute chez la demoiselle. Le mariage a manifestement mal tourné.

Tiré de la pièce du même nom (adapté par l’auteure elle-même), La demoiselle en blanc raconte l’histoire toute simple d’un oubli. Été 1932. Un inconnu prend en photo une jeune demoiselle sur une plage. De retour chez lui, il installe le négatif de la photo sur un support dans sa chambre noire puis disparaît. La demoiselle sur la photo prend vie (sous forme de négatif) et attend le retour de l’homme en traversant les époques en compagnie d’un croquis de chat.

D’une idée dépouillée, un objet vivant qui commente le monde, Parenteau-Leboeuf a bâti un formidable poème épique aux multiples ramifications. À la base, la demoiselle nous parle un peu d’elle, de sa rivale sur la pellicule, de la transformation de Berlin (de la montée du nazisme à la chute du mur) à travers l’œil de bœuf de la salle de bain. Aidée du chat, elle parcourt l’Histoire.

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source : La demoiselle en blanc, éd. Mécanique général, 2016.

Mais davantage, à partir des épanchements de ce témoin étonnant qui fuit la lumière et ne vieillit pas, le récit devient source d’une stimulante réflexion sur l’art. D’abord de la transformation de la photographie, de sa formidable lenteur artisanale au passage à la vitesse du numérique qui permet à n’importe qui d’être artiste. Ensuite, sur l’objet d’art lui-même. Quand un objet devient-il art ? Dans la tête de son créateur ? Sur le papier ? Au musée ? Et pour le cas d’une photographie, dans l’appareil ou le produit développé ? La demoiselle, prisonnière de cette limbe artistique, à mi-chemin entre l’imagination et la création, comptant les jours en dessinant des traits au mur comme les prisonniers, interpelle son artiste et lui demande de finaliser son œuvre. Elle veut se mettre au monde et ne peut le faire que par l’autre.

Pour soutenir toute cette magnifique construction, un texte impeccable. « Et comment appeler à l’harmonie quand on est l’envers de soi-même » (p.109)

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source : La demoiselle en blanc, éd. Mécanique général, 2016.

Nous le répétons souvent, il n’y a pas de bédé achevée et réussie sans une fusion texte et dessin et ceux de Goldberg sont magnifiques et supportent admirablement le scénario. Le lecteur est immédiatement happé par ce noir et banc en mouvement, comme une réalité qui défile par la fenêtre d’un train qui ralentit. Les jeux d’ombre et de lumière, si importants pour la photographie, traversent les pages au fil des émotions de la demoiselle. Il y a d’ailleurs une habile mise en abîme quand le premier personnage du récit apparaît lampe de poche à la main. Cette aquarelle noire et blanche crée un effet du passé et le lecteur se sent spectateur d’un vieux film usé, au flou mémoriel ; ça nous rappelle que l’héroïne est une créature de la chambre noire. Il y a aussi des pages qui restent en tête, comme celle des bombes atomiques sur le Japon.

Un superbe album qui sera parmi nos préférés de l’année à coup sûr.

9/10

La demoiselle en blanc

Auteurs : Dominick Parenteau-Leboeuf (scénario) Éléonore Goldberg (dessins)

Éditeur : Mécanique générale (2016)

304 pages

 

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