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Par Dany Rousseau

9782754811149

Futuropolis (2015) Bas/Gonzalez

Ce qui attire l’attention dans Maudit Allende! (Futuropolis) de Olivier Bras, journaliste correspondant au Chili pour de nombreux médias francophones, et du dessinateur argentin Jorge Gonzalez, c’est d’abord son titre provocateur. Ensuite, sa couverture évocatrice sur laquelle apparait Allende assis sur une pelouse verdoyante. Derrière lui, un homme debout dont on ne voit pas le buste, mais dont l’ombre nous permet d’apercevoir une casquette d’officier. Immédiatement, cette silhouette nous rappelle celle du général Pinochet. Cette étrange composition graphique laisse entrevoir un regard inusité sur le coup d’État chilien de septembre 1973.

Bras, qui publia d’abord avec Gonzalez dans La Revue dessinée vingt pages rapportant la dernière journée tragique d’Allende, nous raconte ici l’histoire fictive de Leo. Né dans une famille farouchement pro-Pinochet ayant quittée le pays lors de la prise de pouvoir par le parti socialiste en 1970, le père de Leo est ingénieur minier en Afrique du Sud. Bercé par les « maudit Allende! » que son paternel lançait à tout moment, le garçon sera élevé dans la vénération du dictateur. Décidant d’entreprendre une carrière dans le domaine du marché des métaux, Leo deviendra courtier à Londres à la fin des années 90, alors que Pinochet y est mis en état d’arrestation pour torture, génocide et enlèvement. En observant les manifestants anti-Pinochet réclamer un procès pour le vieillard de 85 ans et en entendant son père rager contre ces « rosbifs » qui traitent le bienfaiteur du Chili comme un vulgaire criminel, Léo s’intéressera à l’histoire récente de son pays. L’appel de ses racines sera tel qu’elles l’amèneront jusqu’à se rendre au Chili afin de comprendre.

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Futuropolis (2015) Bas/Gonzalez

En parallèle de l’histoire de Leo, les auteurs nous racontent aussi la vie des deux acteurs principaux de cette tragédie sud-américaine. Nous sommes étonnés de constater que les destins de Pinochet et d’Allende se répondent et qu’ils sont plus liés que l’on ne le croyait. Le récit est loin du manichéisme habituel lorsqu’il est sujet de cette sombre page d’histoire. Nous découvrons un Allende acceptant de mourir pour ses idéaux de démocratie et de justice sociale, mais du même coup un homme orgueilleux qui n’a pas tenu ses promesses de paradis terrestre pour son pays. En ce qui a trait à son rival, le Pinochet de Bras a triste mine, ayant l’air d’avantage d’un être timoré que d’un tyran sanguinaire. Chef de l’armée, considéré jusqu’à la fin par Allende comme un général loyal au gouvernement, Pinochet sera presque forcé par sa femme d’adhérer au putsch.

Si les 3000 morts, les disparitions et la brutalité de la police politique de Pinochet sont bien présents dans l’histoire, grâce au regard de Leo, nous sommes tout de même étonnés de constater que la mémoire des évènements n’est ni noire ni blanche pour les Chiliens restés au pays. La question reste encore un élément polarisateur. Les milliers de victimes du régime trouvent face à eux de nombreux partisans du tyran. Selon ces derniers, la prospérité actuelle du Chili resterait directement liée au régime du général.

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Futuropolis (2015) Bas/Gonzalez

Les illustrations singulières de Gonzalez changent de ton et de registre selon la période. Du dessin très sombre, presque croquis lors des derniers instants d’Allende retranché dans Modena sous les assauts de l’armée, Gonzalez passe aux lignes claires et aux couleurs tendres dans les scènes se déroulant hors du Chili. Un excellent roman graphique qui propose un éclairage édifiant sur cette histoire marquante. Du grand art dans sa narration, sa réflexion et dans son dessin sublime et introspectif.

9/10

Maudit Allende!

Auteurs : Olivier Bras (scénario) Jorge Gonzalez (dessins)

Éditeur : Futuropolis (2015)

124 pages.

 

 

 

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