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Par Dany Rousseau :

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Cornélius (2015) Tomine

Certains artistes n’ont pas besoin de se pointer à tous les festivals et de publier comme des forçats pour occuper une place prépondérante dans leur domaine. Prenons pour exemple Adrian Tomine qui a réussi à se hisser au panthéon du « comics » indépendant américain grâce à son travail d’une qualité exceptionnelle. Ne publiant que dans son fanzine Optic Nerve (Drawn & Quaterly) qui parait de façon très épisodique – 14 numéros en 21 ans – une sortie bédé de Tomine reste toujours un évènement. Publié tout d’abord sous le titre de Killing and Dying en version originale, Les intrus est une belle redécouverte de la maison d’édition Cornélius dans la langue de Molière.

Ce recueil regroupe six histoires d’abord parues dans les numéros 12 à 14. Six récits, six tranches de vie qui nous dépeignent le quotidien de gens simples embourbés dans la mélasse du monde moderne. Les personnages de Tomine sont toujours de sympathiques « loosers » dont le destin tourne autour de situations souvent pathétiques. Par exemple, dans l’histoire « Tuer et mourir » où une adolescente sans réel talent pour le comique tente de devenir humoriste, poussant ainsi ses parents dans une posture complètement inconfortable. La mère ne voulant pas briser le rêve de sa fille, le père voulant la protéger contre l’humiliation qui la guette, la situation devient vite tendue. En tant que parent, le lecteur se projette facilement et malgré lui, il constate qu’il se tortille de malaise dans son fauteuil tellement Tomine met le doigt sur quelque chose de sensible. Parfois, c’est l’absurde qui nous accroche comme dans « Amber Sweet » où une étudiante universitaire timide a le malheur d’être le sosie d’une star du porno. Je vous laisse imaginer les quiproquos, les commentaires lourds de ses condisciples et la complexité de ses relations amoureuses.

Certes, les histoires de Tomine pourraient toutes être des drames à fendre l’âme, toutefois chacune renferme une bonne dose d’humour cruel et tendre. On s’attache à ces personnages authentiques et un peu ratés. Par le biais de ses nouvelles, l’auteur aborde plusieurs thèmes propres à notre civilisation en crise, que ce soit la célébrité, l’image, l’individualisme, le narcissisme et les relations familiales. Chaque thématique est traitée avec intelligence et subtilité.

J’adore aussi ce dessin qui varie, mais reste incontestablement inspiré par la ligne claire à la Chris Ware. La sobriété des illustrations colle parfaitement aux scénarios. Les intrus ayant été victime de la mauvaise blague du festival d’Angoulême qui a remis de faux fauves lors de sa cérémonie de clôture, les éditions Cornélius ont récupéré la situation avec humour en apposant depuis janvier un autocollant sur les jaquettes des albums : « Faux-fauve Angoulême; prix spécial du jury 2016 ». Voilà une raison supplémentaire pour se procurer ce petit bijou plein d’humanité et de dérision.

8.5/10

Les intrus

Auteur : Adrian Tomine

Éditeur : Cornélius (2015)

118 pages

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