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par Pedro Tambièn

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source : Michel Vaillant – Collapsus, éd. Dupuis, 2015.

Après ma chronique sur les bédés à saveur cinématographique, voici deux bandes dessinées qui semblent sorties directement de votre bon vieux tube cathod… ah, non, à l’époque du tube cathodique, les séries n’étaient pas du même accabit que Minuit le Soir, Breaking Bad et Lance et Compte : La déchirure (2012), une série qui marqua à jamais l’imaginaire des Québécois.

Revenons à nos moutons. Nous connaissons tous, de proche ou de loin, l’univers dessiné de Michel Vaillant, ses prouesses dans le monde de la course automobile imaginaire, que ce soit la formule 1 ou les 24h du Mans. N’importe lequel des 20 tomes de l’intégrale de l’épopée Vaillant peut servir à hypnotiser un enfant féru de véhicules-qui-font-vroum-vroum.

La série semble avoir repris vie récemment et je suis tombé sur un tome intitulé Collapsus, annoncé comme un épisode de la Saison 2. Ce sont les personnages de la série d’antan, mais dans un contexte plus sombre, plus porté sur le monde des affaires et des tractations de pouvoir.

Jean-Pierre, grand frère de Michel, tente de racheter la compagnie Leader qui a toujours été la rivale de Vaillant, l’entreprise familiale du héros. Ça a toutes les chances d’être le coup du siècle dans le monde des affaires, mais son initiative se plante lamentablement et met en périple sa famille.

En lisant cette série, je n’ai pu m’empêcher de faire un parallèle avec les séries enfantines qui ont été remises au goût du jour, non pour les enfants, mais pour ceux qui avaient apprécié ces séries à l’époque de leur création et… qui ont grandi depuis. On peut penser aux comics de Marvel ou DC qui sont beaucoup plus noirs depuis les années 90. On peut aussi se rappeler de la gigantesque quétainissitude de la série originale de Battlestar Galactica, en contraste avec la série plus récente.

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source : Michel Vaillant – Collapsus, éd. Dupuis, 2015.

Ce tome de Michel Vaillant, et cette nouvelle série, ne sont clairement pas pour les enfants et pas seulement parce qu’il y a peu de scènes de courses. En effet, on assiste seulement en fond de trame à une course de rallye que Michel (surprise !) va gagner. Pas seulement non plus parce qu’il y a des clins d’oeil que seuls les anciens lecteurs reconnaitront (le flashback vers la « Mirage » que Jean-Pierre avait piloté en portant un casque qui protégeait son identité), mais aussi parce qu’il y a certaines scènes difficiles à lire, comme le climax de ce Collapsus.

En tournant la dernière page de ce tome (cet épisode !), on peut sérieusement se demander comment la famille Vaillant va s’en remettre. Et de quoi aura l’air la suite. En bref, le pari de revitaliser cette série est réussi… pour les fans de la première heure. Mais c’est déconseillé aux enfants.

7,5/10

Michel Vaillant – Collapsus

Scénario : Philippe Gratton et Denis Lapière

Dessins : Marc Bourgne et Benjamin Bénéteau

Éditeur : Dupuis (2015)

52 pages en couleurs

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source : Grandes oreilles et bras cassés, éd. Futuropolis, 2015.

La seconde bande dessinée de ce panier (aussi commentée par mon collègue Dany ici) ne ressemble pas à une série de fiction, mais plutôt à une émission de journalisme, tel Enquêtes ou les Grands Reportages. Publiée par Futuropolis, Grandes Oreilles et Bras Cassés est une bédé écrite par Jean-Marc Manach, l’un des journalistes qui a révélé que le régime de Kadhafi avait acheté d’une compagnie française, avec la bénédiction du gouvernement, un système de surveillance des communications électroniques qui lui avait servi à opprimer ses opposants.

Son travail de journaliste est assez cocasse : il consulte le site Web de ladite compagnie (Amesys) qui prétend présenter un fichier de surveillance anonymisé. Or, il suffit à Jean-Marc Manach de copier-coller ce fichier dans un autre pour désanonymiser cette liste et connaître le nom des opposants lybiens qui étaient surveillés. À un autre moment du reportage, Manach fait quelques découvertes en consultant simplement des forums ou des pages de profil facebook, sur lesquels des employés et dirigeants d’Amesys semblent se vanter de leurs voyages, fréquentations et réalisations. Ces révélations ont lieu alors que les  complices des criminels ont à peine cherché à camoufler leurs traces !

Tout cela rappelle la bédé Transmetropolitan, scénarisée par Warren Ellis, où un journaliste découvre des magouilles politiques qui ne sont même plus camouflées; les journalistes ne faisant même plus l’effort de réaliser des enquêtes et de remettre en question ce qui est écrit sur les sites Web et dans les communiqués de presse. Rappelons que Transmetropolitan date des années 90 et était supposée être de la science-fiction…

L’enquête de Jean-Marc Manach est fort intéressante, et même si elle précède les révélations d’Edward Snowden, il sait rester humble à ce sujet et rassemble toutes les révélations de sa part, dudit Snowden, et de Wikileaks (nous avons d’ailleurs droit à une scène avec Julian Assange dans la bédé) pour proposer une vision d’ensemble du problème de la surveillance électronique de masse et de la collaboration des pays occidentaux avec les dictatures du monde arabe.

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source : Grandes oreilles et bras cassés, éd. Futuropolis, 2015.

Le point fort de cette bande dessinée est qu’au lieu de sombrer dans le conspirationnisme à outrance, ce qui aurait été presque compréhensible vu l’ampleur des révélations, Manach démonte les unes de certains quotidiens de masse qui annonçaient à la population qu’elle était épiée par Big Brother et s’explique en tant qu’expert en cybersécurité. D’ailleurs, Manach était un blogueur influent sur le site Web du quotidien Le Monde avant de se faire « gentiment montrer la porte » lorsqu’il a osé remettre en question le sensationalisme de son employeur.

Notons aussi l’excellent travail du dessinateur Nicoby. Le contenu aurait pu être difficile à illustrer, vu que 95% de cette bande dessinée contient des dialogues entre  Manach et l’un de ses collègues ou des scènes devant leurs écrans d’ordinateur. Cependant, Nicoby arrive à rendre le récit aussi passionnant graphiquement en modifiant les perspectives pendant les dialogues, en changeant de style lorsque les employés d’Amesys sont caricaturés ou en zoomant des sections de sites Web, d’organigrammes ou des visages d’hommes politiques dont on ne voit que le visage. Un illustrateur de moins grande envergure aurait fait planter ce projet de bande dessinée, mais Nicoby relève le défi et son travail rehausse la qualité du reportage. Cette bédé est une lecture essentielle pour quiconque s’intéresse à la politique internationale.

9/10

Grandes Oreilles et Bras Cassés

Auteurs : Jean-Marc Manach (scénario) Nicoby (dessins)

Éditeur : Futuropolis (2015)

105 pages en couleurs, puis 8 pages d’annexes sur le travail du journaliste.

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