Mots-clés

, , , , , , , ,

Par Dany Rousseau:

978

La Pastèque (2016) Paiement/Eid

Nous sommes en 1957, dans la paroisse de Sainte-Émilie-de-Caplan en Gaspésie. Dans une grande maison, une jeune fille à peine majeure s’enfuie par la fenêtre de sa chambre laissant derrière elle une simple lettre pour sa mère. Rose a décidé de faire le grand saut, de quitter son village pour embrasser la grande ville. « Demain matin, Montréal m’attend! » comme dirait l’autre.
Roméo, un ancien camarade de classe pianiste de jazz, lui avait écrit l’année précédente et l’avait vaguement invité à venir le rejoindre. Elle l’avait pris au mot. Débarquant dans la métropole, Rose est un peu perdue. Se dénichant une pension respectable où dormir et un travail de serveuse chez « Dunn’s Smoked meat », elle recherche son ami. Pour apaiser le vertige de cette nouvelle vie, elle prend l’habitude de confier ses états d’âme sur des cartes postales comme on le ferait avec un journal intime.

Voilà le préambule de La femme aux cartes postales (La Pastèque), le très beau roman graphique de Claude Paiement et Jean-Paul Eid. Le duo nous revient alors qu’il avait déjà collaboré au début des années 2000 en créant la série d’anticipation Le naufragé de Memoria. Si leur dernière réalisation collective se déroulait dans le futur, pour ce nouvel opus, les auteurs ont choisi de plonger leur histoire dans le Montréal des années 50. Dès les premières pages, nous voyons que ce contexte socio-historique très peu visité en bédé est drôlement stimulant. La ville est à l’époque réputée sur tout le continent pour ses nuits endiablées. C’est l’époque du « Red light », de la mafia italienne, du jeu illégal, des cabarets, de Claude Blanchard, de Jacques Normand, d’Oscar Peterson, des campagnes de moralité de Jean Drapeau et de Pax Plante. On oublie aussi souvent que ce Montréal est une plaque tournante du jazz nord-américain. Les plus grands noms s’y arrêtent pour performer sur les scènes de ses nombreux clubs.

En travaillant fort, Rose réussit finalement à retrouver son ami Roméo, qui porte maintenant le nom de scène « Lefty King». Heureux de la retrouver, ce dernier l’introduira dans le réseau des boites de jazz de la métropole. Rapidement, il lui proposera de composer un trio, Rose ayant un certain talent pour la chanson, avec son ami Arthur McPhee — le seul trompettiste blanc autorisé à jouer dans les clubs noirs — et de conquérir la ville.

Capture+d’écran+2016-01-11+à+13.44.15

La Pastèque (2016) Paiement/Eid

En parallèle aux aventures de Rose, nous suivrons une autre histoire débutant en 2002 à Paris. Alors que Victor Weiss, professeur d’anthropologie à l’université Paris VIII sort d’une pharmacie, il est interpelé par la police. Étonné, le professeur Weiss apprendra au commissariat que les restes d’un homme retrouvé dans les décombres du World Trade Center en septembre 2001 seraient ceux de son frère jumeau. Victor, enfant adopté, est stupéfait d’apprendre qu’il avait un frère. En année sabbatique, il en profitera pour partir en Amérique sur la piste de ses origines. De fil en aiguille, Victor mettra la main sur les cartes postales de Rose qui s’avère être sa mère naturelle et découvrira le destin de cette femme qui fut la coqueluche du jazz montréalais et gardienne d’un sombre secret.

Même si ce genre de récit peut être tarabiscoté, peu crédible ou carrément emmerdant, La femme aux cartes postales appartient à une tout autre catégorie. Le récit à clé de Paiement est très bien ficelé. Si ce dernier est davantage un dramaturge qu’un scénariste de bédé, il aurait intérêt à se frotter au 9e art plus souvent. Son découpage et sa narration sont brillants. On lit l’histoire de Rose et de Victor sans pouvoir s’arrêter. Avec leurs nombreux clins d’oeil historiques et leurs reproductions de journaux et magazines de l’époque, les auteurs nous font faire un véritable voyage dans le temps. Le dessin de Jean-Paul Eid contribue grandement à cette immersion. Les rues de Montréal, de Paris ou La Havane nous donne l’impression d’y être. La réalisation est très cinématographique; on dirait presque un story-board. Jean-Paul Eid affirmait d’ailleurs dans La Presse du 3 avril 2016 que Paiement et lui souhaitent faire une adaptation pour le grand écran de leur œuvre. Jean-Paul Eid ajoute toujours le détail qui tue dans ses décors, tantôt une simple affiche électorale, parfois une devanture typique de la rue Saint-Laurent ou bien une bouteille de bière Dow. On concède à ce livre un admirable travail de recherche documentaire.

images

La Pastèque (2016) Paiement/Eid

La femme aux cartes postales, c’est un bon roman graphique, une finale étonnante, des dessins réussis et surtout, Montréal dans toute sa splendeur. Une bédé québécoise de qualité à mettre sur votre liste de lectures de vacances.

9.5/10

La femme aux cartes postales

Auteurs : Claude Paiment (scénario) Jean-Paul Eid (dessins)

Éditeur : La Pastèque (2016)

227 pages

Advertisements