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source : Mon père était boxeur, éd. Futuropolis, 2016.

par Mathieu T

Si je puis me permettre, je vais faire une petite parenthèse sur la boxe avant de débuter ma critique. Bien des gens dénigrent la boxe à cause de la violence du sport et du milieu dans lequel il se pratique (les paris sportifs, la mafia, les boxeurs au lourd casier judiciaire, etc.). C’est assez vrai. Toutefois, la boxe est un sport particulier. Si la victoire demeure le but ultime d’une activité sportive, seule la boxe implique que l’athlète met sa vie en jeu. L’homme est face à l’homme dans toute sa nudité, sans artifice, sans faux-fuyant. Il ne peut se cacher derrière un compagnon, un entraîneur, ni même une paresse de conviction. Il est seul. Son désir de vaincre est motivé par la peur, celle de tout perdre et de ne pas se réveiller. Solitude, violence, effroi. La boxe est la meilleure métaphore possible de la vie.

Hubert Pellerin était le cadet d’une famille de 14 enfants. Boxeur, à 18 ans il fut champion de France espoirs. Il rencontra sa femme dans ces années heureuses et eurent une jolie petite fille nommée Barbara. Comme le dit l’auteure, c’était les meilleurs moments de leur vie commune. Bien sûr, cet homme dur avait en lui une violence inouïe, mais réussissait à la contrôler, particulièrement grâce à Barbara. Elle était l’antidote de ce volcan en perpétuelle éruption. Puis après trois défaites en finale, Hubert accrocha ses gants et devint vendeur itinérant. L’alcool aidant, Hubert ne fut plus capable de se maîtriser. La vie à la maison devint un enfer jusqu’au moment où la maman de Barbara demanda le divorce.

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source : Mon père était boxeur, éd. Futuropolis, 2016.

En 2011, Barbara Pellerin, qui voyait très peu son père, décida d’essayer de dessiner un « portrait d’une relation entre le père et la fille » (p.9) par l’entremise de la caméra. Elle renoua avec lui, le suivit dans sa maison et au gym où il était entraîneur. En 2013, elle recroisa le scénariste Kris qu’elle connaissait déjà et ensemble décidèrent de créer une bédé qui viendrait se joindre au documentaire. Barbara Pellerin nous propose donc un touchant portrait de son père sous deux angles, celui de la fiction (bédé) et celui du réalisme (cinéma). Les deux se complètent à merveille.

Tout au long de ce récit légèrement déconstruit (les auteurs tissent quelques ponts entre le présent et le passé, dont la superbe scène de boxe d’introduction), Barbara tente de comprendre ce père de tempête et de connecter avec lui. Le grand intérêt de cette bédé, à l’histoire de base assez classique, tient dans le procédé. Outre le film et la bédé, Barbara réfléchit sur ce qu’elle est en train de faire. Elle pose un regard sur son propre regard. La bédé devient un méta-objet. Elle parle de son père et elle parle de comment elle parle de son père. C’est à la fois cérébral et viscéral, triste et intelligent. J’aurais aimé qu’elle aille plus loin dans sa démarche afin d’en comprendre un peu plus sur cette fameuse violence incontrôlable qui peut habiter un homme. Mais peut-être que l’auteure a aussi eu peur d’être emporté par les flots rugissants.

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source : Mon père était boxeur, éd. Futuropolis, 2016.

Le dessin est superbe, mélange incroyable d’effets vieux film (grâce à l’aquarelle) et de tension émotionnelle. Le visage du père déchaîné est effrayant (p.39) et les cases muettes, d’un silence troublant (p. 22-23).

Œuvre pleinement aboutie, est-ce l’histoire aurait le même impact psychologique si le père avait été footballeur ou pilote de course ? Je ne pense pas.

Une expérience très enrichissante.

9/10

Mon père était boxeur

Auteurs : Barbara Pellerin et Kris (scénario) Vincent Bailly (dessins)

Éditeur : Futuropolis (2016)

72 pages plus extras dont le DVD du film

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