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par Dany Rousseau :

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Casterman (2016) Moynot

Comme première critique de ce panier automnal, j’ai choisi de vous parler du dernier opus de Moynot, auteur de l’adaptation du roman Suite française d’Irène Némirovsky. L’Original publié chez Casterman raconte la rencontre en 1994 de deux personnages diamétralements opposés. Le premier, Roland Picot, est un ancien « para » de la guerre d’Algérie. Ayant fait partie de l’OAS, exfiltré en Argentine, membre du Service d’action civique (SAC), il a vendu des armes aux Contras nicaraguayens. Roland est un « facho » sans concession qui fricote maintenant avec le milieu du crime organisé. En contrepartie, il y a cette étudiante qui a participé en mars 94 aux manifs étudiantes s’opposant à la réforme du SMIC proposée par le gouvernement Balladur. Elle est sortie de ce chaud printemps la tête pleine d’idéaux d’extrêmes gauches et de rêve de révolution. Cependant, pour faire de la guérilla urbaine, même d’opérette, il faut des armes, mais où en trouver? Rien de plus simple. Un entrepôt près de la place de la République stocke toutes les armes saisies par la douane française.

Avec deux autres complices, le coup semblait facile. Le dépôt était mal protégé, situé en pleine ville et la fuite devait se faire sans heurt. Malheureusement, les petits révolutionnaires du dimanche ignoraient que Roland Picot s’intéressait aussi à ce butin et dès lors la table était mise pour que tout tourne au fiasco. L’Original ne réinvente rien, nous sommes dans un polar noir classique. On y reconnaît toutes les caractéristiques du genre; les personnages typés, le coup qui tourne mal et l’engrenage implacable qui nous emporte vers une conclusion où l’hémoglobine coulera à flot. L’Original trouve néanmoins toute sa pertinence par le traitement d’un sujet presque oublié. Moynot rappelle que dans cette France de 1994, la blessure de la guerre d’Algérie n’est pas encore refermée. Le bédéiste fait œuvre de porteur de mémoire en rappelant cette page historique quasi inconnue pour les moins de 40 ans. Moynot intervient d’ailleurs en professeur dès les premières pages de l’album, alors qu’il se dessine à l’encre, assis dans un parc, nous donnant avec humour des éclaircissements sur les acronymes, les mouvements et les évènements historiques auxquels il fera référence tout au long de son histoire. Une bédé qui pique l’intérêt, mais dont le principal défaut est d’être très franco-française pour le lecteur québécois et même belge moyen.

7.5/10

L’Original

Auteur : Moynot

Éditeur : Casterman (2016)

80 pages

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Vent d’Ouest (2016) Bollé/Martiin

L’assassinat de Marat le 13 juillet 1793 est un tableau capital de l’histoire de la Révolution française. « L’ami du peuple », le pamphlétaire, le conventionnel qui réclamait 100 000 têtes en pleine Terreur fut stoppé dans son élan révolutionnaire par le poignard de Charlotte Corday. Introduite sous un faux prétexte, la jeune fille assassinat Marat dans sa baignoire où il trempait pour soulager une maladie de peau. Le tableau que fit David (1748-1825) de cette scène où l’on voit Marat agoniser dans son bain avec une grotesque serviette sur sa tête contribuera à marquer profondément les esprits. Qui n’a jamais remarqué, enfant, cette reproduction dans le Larousse illustré?

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« La mort de Marat »Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique

J’ai tué… Marat est issu d’une nouvelle collection chez Vent d’Ouest qui prend pour thème différends assassinats historiques. Si j’ai été intrigué par certains titres de la collection comme J’ai tué… François Ferdinand, j’avais toutefois des réserves avec le J’ai tué… John Lennon. En sachant que l’assassin est toujours vivant et se félicite encore de voir son nom à jamais lié à la célébrité de Lennon, j’avais un certain malaise avec l’exercice. À quoi veut-on en venir avec une telle thématique? Je ne savais pas où me situer en débutant J’ai… tué Marat d’Olivier Martin et Laurent-Frédéric Bollé.

Je fus à ma grande surprise accroché dès les premières pages. Dessiné dans une perspective à la première personne, l’on voit à travers les yeux de Charlotte Corday les derniers moments de sa vie à la Conciergerie et son ultime balade en charrette à travers Paris qui la mène à la guillotine en ce beau matin du 29 messidor de l’an II (17 juillet 1793). Très cinématographie, cette longue scène de quatre pages flirte avec le plan-séquence. Dès que le bourreau brandit la tête de la femme la plus détestée du Paris révolutionnaire, il y a un noir et l’on voit apparaitre la jeune noble normande de 24 ans dans un endroit épuré complètement blanc. Alors qu’elle cherche à comprendre où elle est, sa victime, Jean-Paul Marat, surgit du vide et réclamera des comptes sur sa mort.

Tout au long de l’album, Marat exigera les détails du comment et pourquoi Marie-Anne Charlotte de Corday d’Armont a posé ce geste. La jeune fille expliquera à sa victime qu’elle aura voulu sauver des vies en voulant l’assassiner. Même si elle était sympathique à de nombreux principes de 1789, pour elle, Marat était un enragé dangereux qui risquait de noyer la Révolution dans le sang. Par conséquent, toute la question qui plane autour de la conversation entre la meurtrière et sa victime concerne l’utilité du meurtre de Marat. On doute rapidement de la pertinence de l’assassinat politique du conventionnel lorsque l’on sait qu’il deviendra un martyr de la Révolution et qu’à la fin de la Terreur en 1794, 17 000 personnes auront été décapitées ! J’ai tué… Marat est une excellente leçon d’histoire pour qui s’intéresse à la période. Bien ficelé, le scénario est accrocheur et enrobé par un dessin réaliste.

8.5/10

J’ai tué… Marat

Auteurs : Laurent-Frédéric Bollé (scénario) Olivier Martin (dessin)

Éditeur : Vent d’Ouest (2016)

56 pages

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Grand Angle (2016) Blier/Galandon

La parole du muet (Grand angle) de Frédéric Blier (dessin) et Laurent Galandon (scénario) nous amène au début du cinéma dans l’entre-deux-guerres. En 1927, Célestin, un géant un peu pataud se passionnant pour le 7e art, quitte sa campagne et sa place de clerc- notaire dans l’étude de son père afin de gagner Paris. Il n’a qu’une idée en tête : être réalisateur. Dans la capitale, il rejoint son ami Anatole, bonimenteur et propriétaire d’un petit cinéma qui tire le diable par la queue derrière les géants de la diffusion et de la projection qui commencent à s’imposer dans un marché auparavant artisanal. Si durant le jour Anatole ne présente que des films qui datent de plusieurs années dans une salle presque vide, la nuit venue il trouve son profit en projetant le film d’une mystérieuse effeuilleuse, devant cette fois un cinéma qui affiche complet. Alors que Célestin est résolu à retourner dans sa campagne vue les difficultés à percer le monde du cinéma, il est soudainement envouté en voyant le film d’Anatole par cette femme qu’il tentera de retrouver.

Les personnages de ce premier volet sont pour la plupart stéréotypés et unidimensionnels. Sans surprise, on voit s’y dessiner le scénario des kilomètres à l’avance. Célestin est le bon gros géant naïf menacé par la jungle du cinéma qui s’oppose à la réalisation de son rêve. Heureusement, il est entouré d’alliés qui, comme lui, ne se démarquent pas par une psychologie pleine de nuances. Bref on nous sert un scénario mille fois vus. J’aurais peut-être passé par dessus mes réserves si le punch de la fin de cette première partie n’était pas aussi gros. Tellement peu subtil que j’ai eu l’impression d’être pris pour un con. Heureusement, le très beau dessin de Blier permet de faire passer l’indigeste pilule, mais sans faire oublier son goût amer. Ce n’est qu’un premier tome. Les auteurs sauveront peut-être la mise de cette bouillasse de bons sentiments dans le prochain.

5/10

La parole du muet; t.1 le géant et l’effeuilleuse.

Auteurs : Laurent Galandon (scénario) Frédéric Blier (dessin)

Éditeur : Grand Angle (2016)

48 pages

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