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Par Dany Rousseau :

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Ça et là/ARTE éditions (2016) Sulaiman

Certaines œuvres croisent un jour notre route et l’on comprend dès le début que ce qui nous est tombé sous la main est quelque chose d’essentielle. C’est un peu ce que j’ai ressenti en commençant à lire Freedom Hospital (Ça et là) de Hamid Sulaiman, artiste peintre à sa première incursion en bédé. Syrien, contraint de quitter son pays en 2011 alors que la révolution gronde, Sulaiman a trouvé refuge en Égypte puis en France. Ce premier livre représente de toute évidence une catharsis pour l’artiste profondément marqué par l’histoire récente de son pays.

Freedom Hospital est le nom que Yasmine, une étudiante en pharmacie, a donné à l’hôpital clandestin qu’elle a créé dans une ville anonyme du nord de la Syrie. L’action débute en mars 2012, un an après les premières manifestations contre Bachar al Assad. Dans cet hôpital destiné à soigner les opposants au régime (autrement ces derniers sont arrêtés dans les hôpitaux officiels) se côtoieront des employés et patients syriens provenant de tout horizon. Véritable mosaïque du pays, nous y retrouverons entre autres un kurde, un alaouite, des membres de l’Armée libre, un déserteur des forces gouvernementales, un islamiste radical, des athées et même une journaliste franco-syrienne.

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Ça et là/ARTE éditions (2016) Sulaiman

Dans ce refuge qu’est l’hôpital, on parle politique, on estime le temps qui reste au régime avant qu’il ne s’écroule, on se rend dans les manifs pacifiques, mais tout prend une tournure apocalyptique lorsque les forces gouvernementales décident de bombarder et envahir la ville. Dès lors, les engagements politiques, les trahisons, les retournements d’alliance et les massacres de civils bouleverseront ce groupe d’individus que l’on suit avec intérêt. Chacun choisira sa voie et son destin. Le récit s’achève à la naissance de Daech qui sort du chaos et conforte ainsi la prédiction de Yasmine en page 67 : « Ça arrangerait le régime d’Assad que les islamistes prennent le contrôle de la révolution. » Après cette phrase, tout est dit et on connaît la suite.

Les personnages de Fredom Hospital sont attachants et profondément humains. On dévore avec appétit ce livre qui nous fait entrer dans le quotidien de gens ordinaires dans un monde où tout s’écroule, où un sniper peut tirer dans une foule spécifiquement pour tuer un gamin de 13 ans, où on exécute des prisonniers de guerre au hasard, où on achève des blessés en pleine rue d’une balle dans la tête, où on doit souvent amputer un membre à froid. Malgré l’horreur du contexte, l’auteur réussit tout de même à nous faire sourire avec des personnages colorés comme Haval, le philosophe kurde qui craint au plus haut point d’attraper des microbes.

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Ça et là/ARTE éditions (2016) Sulaiman

Le dessin expressionniste de Sulaiman tracé à gros trait noir sur fond blanc nous permet de plonger presque en transe dans cette ville fictive où l’espoir s’amenuise de plus en plus. Le temps y est décompté en nombre de victimes. « Douze jours et 793 victimes plus tard. » lira t-on (p.114). Ce procédé narratif contribue à nous faire sentir toute l’urgence d’arrêter un massacre qui ne veut pas cesser. Yasmine croit pourtant fortement à l’écroulement du régime meurtrier. Elle l’attend d’une semaine à l’autre. C’est pour cette raison qu’elle a invité Sophie son amie journaliste franco-syrienne pour qu’elle soit témoin du grand jour de la chute de Bachar. Mais ce moment tarde à venir, les victimes s’accumulent et le conflit se complexifie.

Alors que les horreurs de la guerre en Syrie rythment nos bulletins de nouvelles quotidiens et ne rencontrent chez nous qu’indifférence et jugement hâtif, Freedom Hospital trouve toute sa pertinence en nous touchant et nous aidant à saisir l’inimaginable horreur qui pousse des millions d’hommes de femmes et d’enfants à risquer leur vie sur de frêles esquifs pour demander asile à l’Occident. Freedom Hospital donne un visage humain à une guerre inhumaine.

9/10

Éditeur : Ça et là/ Arte Éditions

Auteur : Hamid Sulaiman

284 pages

 

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