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Par Dany Rousseau :

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Dargaud (2016) Larcenet

Une année après avoir quitté l’inquiétant village alsacien de Brodeck, Manu Larcenet nous y ramène afin de conclure son diptyque adapté du roman de Philippe Claudel publié en 2007. Si Brodeck poursuit la rédaction de son rapport des évènements ayant amené les hommes du village à assassiner froidement « l’Anderer », l’étranger, il continue d’écrire en parallèle un autre document dont il garde la réalisation secrète. Brodeck sait fort bien que si son mystérieux cahier de cuir était découvert par ses voisins belliqueux, l’intégrité de sa famille pourrait être menacée tant ses écrits sont sans complaisance sur les actes de ses concitoyens durant la guerre, pendant que lui-même était prisonnier dans un camp par leur faute.

Dans Le Rapport de Brodeck – L’indicible (Dargaud), Larcenet exprime toujours magistralement en clair obscur toute la pesanteur du récit. On grelote en regardant ces paysages de forêts dénudées de feuilles où l’humidité nous pénètre les os. Son dessin est toujours aussi magnifiquement sombre et nous habite longtemps après avoir refermé l’album.

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Dargaud (2016) Larcenet

Dans ce deuxième tome, on en apprend d’avantage sur « L’Anderer ». On s’étonne de constater qu’à son arrivée, même s’il éveille la méfiance, ce premier humain de passage au village depuis la fin de la guerre fut bien reçu. On lui organisa même une « Shoppenfest », une grande fête de bienvenu. Bien installé dans une chambre chez Shloss, l’étranger peindra tout ce qui l’entoure : les paysages, la faune et surtout les habitants. Lorsqu’il voudra remercier sa commune d’accueil, il leur offrira une expo dans laquelle il y dévoile les œuvres réalisées depuis son arrivée. Et tout tournera en eau de boudin. Les villageois ne pourront supporter de voir ce que l’Anderer leur montre d’eux. L’artiste débonnaire les lit tellement bien à travers son art qu’il ne peut, selon eux, ne pas voir le crime ultime qu’ils ont commis durant la guerre. Les masques tomberont et les visages que nous découvrirons seront hideux.

Comme je l’ai déjà affirmé, Le rapport de Brodeck est une fable sur les faiblesses de l’esprit humain, sur la peur de l’inconnu, de l’étranger, de ce qui est hors norme. Larcenet vient triturer l’âme de ses lecteurs. Ils les poussent à faire un examen de conscience. On s’interroge en se demandant si nous aurions agit différemment des habitant du village dans un contexte similaire. C’est essentiellement de cette petite mesquinerie ordinaire dont nous sommes tous capables dont traite Le rapport de Brodeck. C’est une plongée dans la part sombre que possède tout âme humaine. C’est une mise en garde contre le réflexe naturelle de l’Homme qui, pour se prémunir de l’extérieur, se referme sur lui même. Les villageois ne sont pas des monstres, des êtres foncièrement méchants, mais leur petitesse d’âme, leur pusillanimité, leur lâcheté leur feront poser des gestes qui les sortiront de leur humanité pour un instant; mais un instant suffit amplement à commettre l’indicible.

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Dargaud (2016) Larcenet

Dans une perspective plus large, cette œuvre nous renvoie directement à l’actualité. En ce lendemain d’élections américaines, nous pouvons constater tous les dégâts que peuvent causer l’inquiétude, la colère et la pauvreté intellectuelle. De façon perverse et sans scrupule, Trump a joué de ces cordes sensibles chez une population vulnérable, socialement et économiquement déclassée pour arriver à ses fins. Il va sans dire que plusieurs de ses électeurs pourraient se fondre aisément dans la masse d’un certain village isolé d’Alsace. Si le roman de Philipe Claudel est un grand livre, Manu Larcenet en fait un chef-d’œuvre de la bédé.

10/10

Le raport de Brodeck; t. 2 L’indicible.

Auteur : Manu Larcenet

Éditeur : Dargaud (2016)

165 pages

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