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Par Dany Rousseau :

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Delcourt (2016) Ducoudray/Allag

La Corée du Nord, cet état orwellien complètement fermé au reste du monde depuis sa création après la Seconde Guerre mondiale, suscite depuis toujours mon vif intérêt. Je suis sans voix de constater à quel point un régime ultra totalitaire peut arriver à contrôler et garder sous sa coupe une population par une éducation, une information et une culture complètement perverties. Conséquemment, j’ai vu et lu de nombreux documents sur le royaume des Kim, de l’enquête en caméra cachée de la BBC au Pyongyang de Guy Delisle. Ma curiosité sur le sujet m’a donc naturellement amené à mettre la main sur L’anniversaire de Kim Jong-Il (Delcourt image), dernière œuvre du prolifique scénariste Aurélien Ducoudray et de la dessinatrice Mélanie Allag qui en est à ses premières armes en bédé.

Ce qui nous interpelle dès le départ est l’originalité du récit qui raconte la vie en Corée du Nord à travers les yeux d’un enfant. Jun Sang a huit ans et est le chef des jeunesses patriotiques de son quartier, ce qui fait de lui un expert en rhétorique révolutionnaire et provoque bien sûr l’admiration de son entourage. Nous sommes renversés à chaque page par toute la propagande et les âneries idéologiques absorbées par cette jeunesse afin d’en faire de parfaits petits révolutionnaires obéissants aveuglément au Guide suprême.

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Delcourt (2016) Ducoudray/Allag

L’histoire de L’anniversaire de Kim Jong-Il se situe à la fin du règne de Kim Il Sung, fondateur de la Coré du Nord, bientôt remplacé après son décès, en 1994, par son fils Kim Jong-Il dont l’anniversaire est le même jour que celui de Jun Sang, ce qui comble de bonheur le gamin. Considérés comme de véritables dieux vivants, les deux Kim font l’objet d’un culte de la personnalité délirant. Les portraits des deux hommes sont omniprésents autant dans les espaces publics que dans l’intimité de chaque foyer. Si l’image des Kim est partout, il est par contre strictement interdit de les dessiner. Quand Jun Sang ose faire cet affront au « Père du peuple bien aimé », son enseignante lui donne vingt coups de règle et l’oblige à faire son autocritique devant toute la classe. À l’école, on raconte sans fin la grande guerre de libération contre l’état fantoche du Sud et les chiens d’Américains. Les jeux des garçons ne tournent qu’autour de ce moment fondateur, où chaque enfant veut incarner le soldat mythique Ri Su Bok qui aurait accompli une foule hallucinante d’exploits militaires. En Corée du Nord, le récit national se situe toujours entre l’histoire extraordinaire, le conte de fées et le grand guignol.

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Delcourt (2016) Ducoudray/Allag

Dès que l’école est terminée, les enfants doivent se rendre aux champs. La joie est obligatoire dans l’exécution des durs travaux de la ferme. Travailler au succès de la révolution du peuple doit être une source de bonheur infinie. Lorsque l’hiver vient, les enfants sont réquisitionnés pour récolter la merde dans les latrines du quartier afin d’en faire de l’engrais pour les semailles du printemps. Outre ces détails aussi choquants les uns que les autres pour notre cœur sensible d’impérialiste occidental dégénéré, les auteurs nous rappellent souvent que la vie de Jun Sang et de celle de ses copains ressemble tout de même à celle de tous les enfants de la terre avec ses jeux, ses rêves et ses mauvais coups.

Malheureusement ou heureusement, l’innocence de l’enfant ne restera pas intacte. Lorsque la grande famine des années 90 frappera et quand Jun Sang apprendra que ses grands-parents paternels supposément décédés vivent au Sud, c’est le début de la désillusion. Tout s’écroulera complètement lorsqu’il se retrouvera avec toute sa famille dans un camp de concentration pour les raisons que je vous laisse découvrir.

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Delcourt (2016) Ducoudray/Allag

L’anniversaire de Kim Jong-Il est propulsé par un scénario fort. Bien documenté, Ducoudray joue habilement avec le registre du regard enfantin qui nous explique candidement son pays, sa culture et la vie toute simple d’un gosse de huit ans. Par ce procédé, le scénariste évite de répéter les clichés habituels qui ressortent dans tous les documents sur la démocratie populaire de Corée. Malgré la grande part de fiction de cette histoire, nous avons la réelle impression de regarder vivre une famille normale nord-coréenne plus ou moins dupe des mensonges du régime, mais qui garde ses critiques pour elle, car dans le paradis des travailleurs, la paranoïa est un mode de survie. Cet angle d’approche nous fait comprendre encore plus l’absurdité de ce régime dirigé par un roi Ubu où la corruption, la délation entre voisins et les occasions d’emprisonnements pour des peccadilles se cachent dans chaque recoin de la vie quotidienne. Le dessin sobre d’Allag s’adapte parfaitement au propos du scénario qui, sans rien cacher des horreurs du régime, ne sombre pas dans le pathos.

8.5/10

L’anniversaire de Kim Jong-Il

Auteurs : Aurélien Ducoudray (scénario) Mélanie Allag (dessins)

Éditeur : Delcourt, collection Mirages (2016)

142 pages

 

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