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Par Dany Rousseau :

9782203100190

Casterman (2016) Tardi

Depuis plus de trois décennies, Jacques Tardi revient constamment à la Première Guerre mondiale. Marqué par les récits de sa grand-mère lui racontant, enfant, l’enfer que connut son grand-père dans les tranchées, la guerre 14-18 est pour lui la matrice de l’horreur du XXe siècle. Alors que l’on croit qu’il a tout dit sur cette boucherie, le vieil anarchiste nous revient de nouveau avec ses thèmes de prédilection, soit le nationalisme et le capitalisme meurtriers qui, par le biais des officiers, des industriels et des politiciens, envoient au hachoir l’homme du peuple uniquement pour leurs intérêts. Le poilu de Tardi reste la victime d’un conflit entre puissants qui ne le concerne pas. Le dernier assaut (Casterman) serait selon toute vraisemblance le dernier opus de Tardi sur le sujet. Pour bien souligner le coup, l’album est accompagné d’un disque incluant des chansons interprétées et composées pour la plupart par sa conjointe Dominique Grange.
Augustin est un brancardier stationné sur le front de la Somme en 1917. Alors qu’il ramène un blessé vers l’arrière avec son confrère Sauvageon, le trio essuie une volée de shrapnells qui terrasse ce dernier. Le blessé à demi conscient avec une balle dans le crâne se met à hurler. Étant à un jet de pierre des tranchés allemandes, Augustin doit étrangler son frère d’armes — qui n’en avait d’ailleurs plus pour très longtemps — afin qu’il ne signale pas sa présence aux boches. Choqué de son propre geste, Augustin quitte les lieux et se met à errer d’un poste à l’autre.

Cette situation de départ, certes intéressante, s’avère surtout un prétexte pour nous démontrer toute l’inhumanité du quotidien des tranchés et des premières lignes. Tout au long de l’égarement d’Augustin, le narrateur nous fournit de nombreux détails sur la vie et surtout la mort du soldat de base. Tardi traite longuement des troupes coloniales utilisées par les empires pour servir de chair à canon : Sénégalais, Indochinois et Maghrébins qui meurt pour la mère Patrie, Indiens, Australiens, Canadiens provenant des colonies ou des dominions britanniques, invités malgré eux à la querelle impériale. Tardi se permet même de lancer un clin d’œil aux soldats québécois encarcanés dans une structure militaire british.

Comme je l’ai mentionné plus haut, je croyais que l’auteur avait fait le tour de la question de la Grande Guerre, mais encore une fois il m’a eu. J’ai été encore touché par toute cette haine de la guerre, ce mépris des puissants, cette hargne qui sort de la bouche de ses poilus. On se régale du ton ironique et de l’argot gouailleur de ses personnages sortis directement du Paris de la Belle époque. Un bon Tardi, meilleur que Putain de guerre qui était trop académique selon moi. Avec Le dernier Assaut, on se rapproche davantage de C’était la guerre des tranchés, le récit y étant profondément humain et pacifiste. Pour les fans du vieux camarade Tardi et les adeptes du sujet, voici un album à se procurer.

8.5/10

Le dernier assaut

Auteurs : Tardi

Éditeur : Casterman (2016)

92 pages

 

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L’association (2016) Guibert

Si les trois tomes de la Guerre d’Alan (l’Association) d’Emmanuel Guibert sont l’une des grandes œuvres de la bédé francophone moderne, L’Enfance d’Alan (l’Association), publié en 2012, avait été pour moi un livre touchant, mais qui m’avait convaincu que le filon du récit biographique du vétéran américain Alan Ingram Cope était arrivé en fin de processus. Imaginez donc ma perplexité lorsque j’ai pris connaissance que Guibert publiait Martha & Alan (L’Association) qui constitue un aparté dans l’enfance de son ami, décédé en 1999.

Avec cet opus, Guibert nous offre un bel album, cartonné, illustré en couleurs racontant l’amitié qui se développe entre Alan et Martha Marshall alors qu’ils sont âgés de cinq ans. Jusqu’à 13 ans, ils partageront leurs jeux. Membres de la même chorale dans une église presbytérienne, ils s’imaginent que lorsqu’ils seront grands, ils s’épouseront. Tout va pour le mieux jusqu’à ce que la mère d’Alan décède et que sa belle-mère pour une question triviale défende à Alan de voir Martha en dehors de la chorale. Se perdant de vue, les deux amis se reverront une fois à 18 ans la veille du départ d’Alan pour la guerre. Quarante ans plus tard, il retrouvera son amie et premier amour et de là s’engagera une correspondance.

Voilà pour l’essentiel toute l’histoire de ce livre. Le mince récit se lit en un quart d’heure. Ode à l’anecdotique, on ne parcourt pas Martha & Alan pour l’histoire banale d’un amour enfantin sans conséquence. L’intérêt de cette oeuvre repose plutôt sur le dessin somptueux de Guibert. Si les précédents livres étaient illustrés dans un style minimaliste, au contraire Martha & Alan se rapproche d’avantage du livre d’art que de la bédé. Guibert s’affranchit de la case et chaque dessin occupe une double page. Les paysages de la banlieue californienne des années 30, ses rues, ses jardins et ses intérieurs ont des apparences de tableaux chatoyants. Un beau livre pour admirer les dessins de Guibert, mais qui laisse l’amateur de scénario sur sa faim. Malgré ses grandes qualités graphiques, Martha et Alan nous convainc que le sujet Alan Ingram Cope est épuisé.

7/10

Martha & Alan; d’après les souvenirs d’Alan Ingram Cope

Auteur : Emmanuel Guibert

Édition : l’Association (2016)

120 pages

 

9782203095687

Casterman (2016) Mattiussi

Poe est un paumé qui se spécialise dans les coups foireux. Il est donc tout à fait normal pour lui de suivre son copain Harly dans une banque pour ouvrir un compte et y déposer le contenu d’une mallette pleine d’argent. Toutefois, ce qui rend Poe si mal à l’aise ce matin, c’est que l’argent qu’Harly veut déposer est en réalité le fruit d’un hold-up que ce dernier a fait il y a quelques jours, dans cette même institution financière, histoire d’équilibrer son karma!

 

Adapté d’une nouvelle policière de l’auteur argentin Carlos Salem Je viens de m’échapper du ciel (Casterman) de la bédéiste Laureline Mattiussi est un roman graphique noir aux univers glauques qui dépeignent l’existence morne de Poe. Amoureux de Lola la tenancière du bar qui constitue pour lui un deuxième chez soi, Poe enfile les scotchs assis au zinc en rêvant qu’elle le gardera à la fermeture de l’établissement et se jettera dans ses bras. Poe cherche sa place dans ce monde en remettant l’entièreté de ses décisions au hasard des allumettes qui trainent dans ses poches. À chaque fois que la vie lui pose un dilemme, Poe compte ses allumettes. Si le chiffre est pair c’est OUI, si c’est impair, c’est NON. Le récit de cette bédé est très étrange. Outre parler à grand trait du personnage principal, somme toute intéressant, on se demande de nombreuses fois lors de notre lecture où va cette histoire. Très hermétique, le scénario nous transporte dans un monde onirique où l’on en vient à ne pas différencier le réel de l’imagination de Poe. On comprend difficilement la signification de plusieurs évènements comme la présence de cet ange descendu du ciel en plein milieu de l’histoire après qu’il eu découvert son sexe!

Inutile de vous dire que je ne suis pas preneur de ce type de proposition. J’aime l’originalité, les créations déjantées, mais il faut que j’ai l’impression d’être mené quelques part. Heureusement, les traits d’humour et le noir et blanc beau et envoûtant de Mattiussi sauvent un peu les meubles.

6/10

Je viens de m’échapper du ciel

Auteurs : Laureline Mattiussi; d’après la nouvelle de Carlos Salem

Éditeurs : Casterman écriture (2016)

196 pages

 

 

 

 

 

 

 

 

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