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source : Pereira prétend, éd. Sarbacane, 2016.

par Mathieu T

Écrivons-le tout-de-suite, Pereira prétend fait parti de tous les top 10 de 2016 et nous n’avions malheureusement pas encore eu l’occasion de le lire. C’est fait et la rumeur est confirmée : c’est un album extraordinaire.

Pereira prétend, tiré du roman du même nom d’Antonio Tabucchi publié en 1994, raconte l’histoire d’un journaliste culturel qui travaille pour le Lisboa, un journal de la capitale. Veuf, gras, apolitique, plongé dans ses traductions d’auteurs français, Pereira vit en retrait de cette société bouillante sous le joug du fasciste Salazar. Seule la photographie de sa femme, décédée dans la force de l’âge, reçoit ses confidences et génère de curieux dialogues. Mais sa vie va basculer lorsqu’il va rencontrer le jeune et fougueux Montero Rossi, associé aux contestataires du régime. La vie va reprendre ses droits.

Dès les premières pages, le lecteur est happé par le trait tout en mouvement de Gomont et les couleurs méditerranéennes des cases. C’est le Portugal dans toute sa splendeur, ses odeurs, ses gens, ses rues magnifiques, mais surtout, cette habile manière de peindre la conscience de Pereira sous la forme de petits personnages monochromes. C’est diablement efficace.

L’histoire est somme toute assez classique : un homme qui vit dans le déni de son existence est paradoxalement replongé dans celle-ci par ce qui l’obsède le plus (et aussi facteur de son retrait) : la mort. Mais Gomont utilise un formidable outil scénaristique pour déconstruire son récit. Habituellement, un narrateur est soit omniscient (il raconte au « il » connaissant parfaitement les événements), soit conscient (il raconte au « je » vivant implicitement les événements). Ici, Pereira prétend raconter, ce qui met le lecteur dans une drôle de posture : est-ce vrai ou non ? Est-ce la perception de Pereira ou celle recueillie par le narrateur ? De quel Peirera parle-t-on au juste ?

Une bédé pleine de bouffe, de fureur, de politique, de théorie de l’inconscient, d’amour, de littérature, de grands personnages, de révolte, bref, une remarquable ode à la vie.

9,5/10

source : Pereira prétend, éd. Sarbacane, 2016.

 Une critique de Pedro Tambièn

« Pereira prétend est un roman existentiel résolument optimiste ». Ainsi nous est présenté par son auteur Antonio Tabucchi, l’œuvre adaptée en bédé par Pierre-Henry Gomont.

Est-ce un récit optimiste ? La prémisse est loin de l’être : le protagoniste est un veuf qui soupe et parle avec une photo de sa femme et qui écrit pour la section des pages culturelles d’un quotidien portugais supposément indépendant, mais qui se censure de plus en plus, le pays croupissant sous le régime autoritaire de Salazar, proche de ses contemporains fascistes italiens et allemands.

Les dessins de Pierre-Henry Gomont sont fantastiques : par le détail des rues et décorations, les couleurs que prend le ciel, les expressions faciales des personnages, on est transposé au Portugal et on vit avec son peuple une période sombre de son histoire, soit la fin des années 1930.

Lorsque Pereira rencontre un révolutionnaire beaucoup plus jeune (voit-il en lui son fils spirituel ?), il remet sérieusement en question sa vie. Le cœur du récit est extrêmement triste, mais le dénouement est sujet à interprétation : l’acte final est-il un coup d’épée dans l’eau ou sert-il à démarrer un mouvement subversif anti-tyrannique ? Ces réflexions post-lectures ne manqueront pas de faire un parallèle avec les manifestations, autant réelles que sur la Toile, contre l’arrivée d’un personnage menaçant à la tête de notre pays voisin.

8/10

Pereira prétend

Auteur : Pierre-Henry Gomont

Éditeur : Sarbacane (2016)

152 pages

 

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