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source : Néo Faust, éd. FLBL, 2016.

par Nicolas Otis

Qu’ont en commun Tupac Shakur et Osamu Tezuka? Même après avoir passé l’arme à gauche, ils semblent tous deux continuer de produire à un rythme effarant. Blague à part, c’est toujours un bonheur de recevoir les nouvelles éditions d’œuvres inédites en français du maître et de découvrir un nouveau pan de sa généreuse bibliographie. Néo Faust ne fait pas exception et nous régale une fois encore.

Mais effectuons quelques pas en arrière. Si le nom d’Osamu Tezuka ne vous est pas familier, rassurez-vous, vous connaissez assurément l’une de ses créations. Il est entre autres choses le papa d’Astro le petit robot, du Roi Léo, de Black Jack et de bien d’autres personnages. Tezuka, véritable légende au Japon, est considéré comme le père du manga tel qu’on le connaît aujourd’hui. Médecin de profession, il a exercé ce métier tout en demeurant l’auteur le plus prolifique de l’histoire de la bande dessinée. Voilà un statut à faire rougir les Sfar et les Trondheim. Telle une machine, Tezuka travaillait sans relâche au péril de sa santé.

Bien que dans l’imaginaire collectif, Tezuka soit généralement associé à la littérature jeunesse, notamment à cause de son trait caricatural et très expressif, Néo Faust s’adresse néanmoins à un public adulte. Il conserve malgré tout ce même style très reconnaissable pour ses œuvres ciblant un lectorat mature.

Néo Faust est une adaptation du mythe de Faust transposé dans le Japon de 1960 et de 1970. Dans le conte original allemand, un scientifique lassé par son mode de vie d’universitaire signe un pacte avec le diable. Il troque son âme contre les services d’un sbire de Lucifer, Méphistophélès, qui devient son serviteur et lui offre tous les plaisirs de la chair. Dans la version de Tezuka, un professeur vieillissant, Ichinoseki, signe un contrat similaire. L’expert mondial en génie génétique retrouve son allure de jeune adulte, devient amnésique et remonte le temps d’une vingtaine d’années. Le récit effectue ainsi une boucle pour finalement revenir à son point de départ et poser un nouvel éclairage sur les planches lues précédemment.

source : Néo Faust, éd. FLBL, 2016.

Comme dans nombre de ses œuvres, Tezuka campe son intrigue dans un contexte historique bien particulier. Dans la foulée de la Guerre du Vietnam, du boom économique qui anime le Japon de l’époque, de l’inauguration du Shinkansen et des Jeux olympiques de 1964, les mobilisations et la révolte grondent dans la société civile, notamment dans les universités à Tokyo. Les manifestations étudiantes et la grève contre l’augmentation des droits d’inscription culminent en un violent affrontement avec les forces de police anti-émeutes le 20 janvier 1969. Après plusieurs mois de lutte et d’occupation, la police déloge les étudiants et libère le campus de l’Université de Tokyo. Tezuka s’inspire de ces événements pour contextualiser les tourments du professeur Ichinoseki.

Malheureusement, Tezuka meurt avant de terminer Néo Faust. L’œuvre reste donc inachevée malgré 400 planches déjà publiées, ce qui représente grosso modo le tiers du projet initial. L’absence d’une fin pourrait laisser entrevoir une éventuelle déception annoncée. Il n’en est rien. Néo Faust est une œuvre riche, remplie d’une bonne dose d’action et de l’humour si caractéristique des mangas de Tezuka. L’œuvre-testament du maître suscite une intéressante réflexion philosophique sur la représentation du mal, mais aussi une réflexion scientifique sur les enjeux de la biotechnologie.

À lire autant pour sa valeur historique dans l’univers manga que pour sa brillante interprétation à la japonaise d’un classique de la culture occidentale.

Néo Faust

Auteur : Osamu Tezuka

Éditeur : Éditions FLBLB (2016)

Série en français : terminée et en intégrale

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