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Par Dany Rousseau :

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La mauvaise tête (2016) Dénommé

Si en 2012 l’illustratrice Arianne Dénommé s’était fait remarquer avec sa bédé Du chez-soi (La Mauvaise tête) en abordant le thème de la surconsommation et de la vie de banlieue, elle changeait complètement de registre à l’automne 2016 avec son dernier opus, Main d’œuvre (La Mauvaise tête), en se penchant sur la question du travail dans les régions et du mode de vie hors-norme qu’exige le domaine de l’extraction des matières premières.

Dénommé nous livre avec un impressionnant réalisme un récit inspiré par son père, mineur de 1978 à 1980 à Uranium City située à l’extrême nord de la Saskatchewan. Dans cette fiction quasi documentaire, elle nous raconte la vie de Daniel, un jeune des années 70, peu éduqué et paumé, qui vit d’une paie à l’autre, qui fume du pot en cachette sur le chantier et qui porte le combo cheveux longs-moustache style 1978. Daniel travaille dans une mine en alternant les « Fly in » et les « Fly out », c’est-à-dire en travaillant des périodes de cent jours consécutifs suivis de pauses de deux semaines généralement passées à la maison.

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La mauvaise tête (2016) Dénommé

Si la tâche est lourde, elle est surtout répétitive et aliénante. De « shift » en « shift », la vie passe. Les journées s’égrènent au fond d’un trou à sortir de la roche en attente que la cage d’ascenseur remonte à 17 heures. La journée est bonne quand il n’y a pas eu d’accident et que tout le monde remonte à la surface sauf, mais pas nécessairement sain. L’heure du repos sonné, la chambre de Daniel n’est malheureusement pas le havre de paix que l’on pourrait espérer, car tous les hommes doivent partager cette pièce avec un co-chambreur. Comme si ce n’était pas assez, la cuisine est moyenne et sert trop de « baloney » au goût des mineurs. C’est pour toutes ces raisons que chacun attend impatiemment le samedi soir où tous les ouvriers se retrouveront au bar du village. Ce même village qui constitue un étrange parasite greffé à la mine et qui se délitera le jour où l’on sortira le dernier gramme de minerai de ses entrailles. Toute la nuit, les travailleurs s’étourdiront dans l’alcool et la drogue pour oublier un peu leur destin. Les hommes aimeraient ajouter le sexe à ce cocktail festif, mais les femmes sont rares. Le manque de lien charnel est patent dans le nord, c’est peut-être pour cette raison qu’on en parle si crûment et tout le temps.

Évidemment les paies sont bonnes, c’est la motivation première de ces longues absences du monde civilisé. Des jeunes hommes possédant à peine un secondaire cinq peuvent espérer gagner en une année presque le salaire d’un bon avocat du Sud. Cependant, tout est extrême dans ce mode de vie et il n’est pas rare qu’un travailleur brûle toute sa paie durant ses courtes vacances de deux semaines. La soif du lien social atrophié pendant 100 jours de travail doit être étanchée par les sorties, les amis, la famille, les amours et tout ce qui fait la vie. Lorsque le jeune célibataire rencontre enfin une fiancée dans son patelin qui veut l’attendre de 100 jours en 100 jours, tout se complique lorsque le jeune couple décide de former une famille.

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La mauvaise tête (2016) Dénommé

En fait, la bédé d’Ariane Dénommé ne raconte pas grand-chose. Daniel fait ses cycles de travail, rencontre une fille, s’en amourache, cette dernière tombe enceinte et Daniel se demande s’il doit laisser tomber ce travail d’exil ou pas. L’histoire est simple et l’action limitée. Toutefois, tout le talent d’Ariane Dénommé est de nous prendre aux tripes. Tout est tellement vrai et touchant dans Main d’œuvre. Il est rare de lire une bédé qui atteint une telle authenticité. Nous avons parfois l’impression de connaître personnellement plusieurs personnages du récit. Comme Dénommé le mentionnait dans l’émission Plus on est de fous plus on lit le 17 octobre 2016, elle s’est fortement imprégnée du cinéma-vérité de l’ONF et on le sent complètement. Nous pouvons aisément qualifier Maine d’œuvre de véritable bande dessinée anthropologique. Le dessin est basique, en noir et blanc avec des pages faussement sales comme si un mineur avait feuilleté le livre avant nous, mais il exprime ce qu’il doit exprimer; la vie de gens simples qui cherchent leur bonheur et nous partage leurs espoirs. Un petit bijou qui m’a touché et que je vous le recommande chaudement. Selon moi, l’une des meilleures bédés québécoise de 2016.

9/10

Main d’œuvre

Auteur : Ariane Dénommé

Éditeur : La Mauvaise tête (2016)

144 pages

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