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Par Dany Rousseau: 

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Dupuis-Aire Libre (2017) Rey

Dans une cavité de glaise, terré comme une bête traquée, un enfant se cache dans le noir à travers les racines. Terrorisé, il entend crier son nom. Des hommes le cherchent à travers les oliviers. Le garçon craint d’entendre la voix du père qu’il tient absolument à fuir. Il se refuse de retourner dans ce village et dans cette famille qui représentent pour lui l’enfer. Voilà la prémisse d’Intempérie (Dupuis/Aire Libre) de Javi Rey qui adapte le roman de Jesùs Carrasco, récipiendaire du meilleur roman en langue espagnole en 2013.

Le garçon sans nom, que l’on nommera simplement « le petit » tout au long du récit, sortira finalement de sa tanière à la nuit tombée pour errer sur les terres arides du centre de l’Espagne franquiste, ravagé par une interminable sécheresse. Alors qu’il avance sans but, excepté celui de mettre le plus de kilomètres possible entre son père et lui, il apercevra une lueur. Ne dormant que d’un œil, un vieux berger nomade se repose en paix, avec ses chèvres et son chien. Sans mots inutiles, le vieil homme comprendra et prendra sous son aile ce « petit » qui a besoin de se reconstruire. Cependant, au village, la fugue de l’enfant ne passe pas inaperçue et les recherches s’élargissent avec comme maitre d’œuvre le sinistre « algazil [1]» qui rappelle à l’enfant que l’on n’échappe pas si facilement à l’horreur.

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Dupuis-Aire Libre (2017) Rey

J’ai depuis un bout de temps beaucoup de difficulté à apprécier les adaptations romanesques. La plupart du temps, il manque un petit quelque chose pour faire de l’adaptation en question une bédé à part entière qui peut vivre sa vie d’œuvre artistique de façon autonome. Cependant, pour Intempérie l’exercice de révision est une franche réussite. Ce roman graphique est bouleversant. Il nous habite longtemps après avoir refermé l’album. Cet enfant brisé et ce vieux berger, lisant inlassablement sa bible, sont des personnages touchants. Sans abus de dialogue, plusieurs pages sont muettes, et avec une grande finesse, nous saisissons parfaitement ce que vivent les protagonistes. L’émotion y est à fleur de peau. Le dessin de Rey joue un rôle majeur dans la mise en place et les ambiances. Il réussit à nous faire ressentir la chaleur de cette plaine désertique où le soleil tape sans pitié.

Nous devinons dès le départ l’âpreté de cette population rurale exaspérée par cette sécheresse qui ne finit pas de finir. La violence de ce pays est omniprésente, marquée par un tempérament méridional, mais aussi traumatisée par la guerre civile. Rien ne se fait dans la dentelle dans cette campagne hispanique. Ce récit, rude et parfois presque insoutenable, reste néanmoins paradoxalement extrêmement lumineux. Entre ces pages se joue un combat entre le bien et le mal où le meilleur et le pire de l’Homme se manifeste. Les atmosphères, les décors, les longueurs, les cadrages, les évocations sont sans conteste cinématographiques et nous donnent l’impression d’être dans un film de Sergio Leone. Une belle découverte !

9/10   

Intempérie

Auteur : Javi Rey, d’après le roman de Jesùs Carassco

Éditeur : Dupuis/Aire Libre (2017)

140 pages

[1] Représentant un fonctionnaire de justice ou de police dans l’Espagne fasciste.

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