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Par Dany Rousseau :

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Dupuis/Aire libre (2017) Hyman/Fromental

Lorsque l’on pense à l’après-Deuxième Guerre mondiale et à l’Allemagne post-troisième Reich, nous songeons toujours à ce pays déchiré et séparé en quatre secteurs d’occupations que se partageront les Alliés après la victoire. L’Allemagne, comme sa capitale Berlin, sera divisée entre zones américaine, britannique, française et soviétique. Certes, si plusieurs personnes connaissent cette réalité historique qui donnera naissance à ce que l’on nommera « le rideau de fer », plusieurs gens ignorent que l’Autriche et Vienne subiront le même genre de politique[1]. C’est donc dans ce contexte singulier que se déroulera l’action de la nouvelle bande dessinée du scénariste Jean-Luc Fromental et du dessinateur Miles Hyman intitulée Le Coup de Prague (Dupuis/Air Libre). Ravagée par les bombardements alliés, Vienne ne possède plus sa splendeur austro-hongroise d’antan. La pauvreté et l’indigence sont maintenant liées à sa réputation sulfureuse où se côtoient le vice, le crime et les réseaux d’espionnage qui prospèrent à travers les ruines. Authentique champ de bataille pour les luttes souterraines que se mènent les différentes agences de renseignement, la cité des Habsbourg est l’un des épicentres importants d’une guerre froide qui ne dit pas encore son nom et qui dictera toute la géopolitique internationale pour les quarante prochaines années.

Cette bédé parue depuis un petit bout de temps est une habile mise en abîme nous transportant à travers l’univers du film noir et du roman d’espionnage. Se basant sur des personnages et des événements réels, les auteurs nous offrent ici une excellente intrigue. Le Coup de Prague débute à l’hiver 1948, le plus froid de l’après-guerre. Élizabeth Montagu, employée de la maison de production London Film, attend à l’aéroport l’arrivée du prolifique auteur britannique Graham Green. Dans cette ville où le chaos règne, Montagu est chargée de servir de guide à l’écrivain venu en missions de repérage et en quête d’inspiration pour l’écriture du scénario d’un film d’espionnage qui doit être réalisé par son compatriote Carol Reed. Ce long métrage, qui s’intitulera au final Le troisième homme, sortira en salle le 1er août 1949, remportera la palme d’or à Cannes et deviendra un film culte du cinéma noir.

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Dupuis/Aire libre (2017) Hyman/Fromental

Toute la bédé est construite sur la narration d’Elizabeth. La femme relate pour le lecteur ses souvenirs de cet étrange épisode de sa vie qui la mènera de Vienne jusqu’en pleine révolution tchécoslovaque durant le bien nommé coup de Prague. D’origine aristocratique, Élisabeth possède un passé peu commun. Célibataire, elle quittera le manoir familial en campagne anglaise pour devenir actrice. L’Allemagne menaçant l’Angleterre, la jeune Lady s’enrôlera dans le MI6 et travaillera pour Sa Majesté en Suisse.

Rapidement, Elizabeth remarquera que Green, dès son arrivée, prendra le contrôle de la visite alors que c’est elle qui devait lui servir de pilote. Logeant dans le prestigieux hôtel Sacher, G — comme on le dénomme tout au long du récit — entrainera Elizabeth dans les endroits les plus louches et fréquentera des personnages peu recommandables, comme cet ancien noble austro-hongrois au passé trouble. Vive d’esprit, la jeune femme devinera que Green n’est pas venue dans la capitale autrichienne uniquement pour des raisons cinématographiques. Il a sans aucun doute un objectif autre à atteindre. De plus, en apprenant que G est aussi un ex-agent du MI6, Elizabeth observera que leurs allées et venues sembleront susciter l’attention d’individus louches tapis dans l’ombre. En effet, l’OSS et le KGB s’intéressent plus que de raison à Green, plaçant des guetteurs en filature ici et là selon les pérégrinations et les rencontres du duo.

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Dupuis/Aire libre (2017) Hyman/Fromental

Sincère ode au cinéma et roman d’espionnage, les auteurs nous décrivent un univers fascinant où le réel et la fiction s’entremêlent. Si Élisabeth Montagu et Graham Green ont véritablement existé et si la petite virée à Vienne en 1948 est bien survenue, l’intrigue d’espionnage est le fruit de l’imagination de Fromentale. Le lecteur avisé et cinéphile s’amusera à repérer tout au long de la bande dessinée plusieurs clins d’œil au Troisième homme. Comme vous le devinerez, je ne peux vous en dire davantage à propos de l’histoire. Les sagas d’espionnages sont souvent difficiles à résumer brièvement et je risquerais de vous perdre entre le Prater et le palais de Hofburg tout en vous vendant différentes clés de l’intrigue. Le mieux est encore de s’ouvrir une rafraîchissante Steigl, déguster une Käserkrainer avec la petite moutarde de circonstance et de lire avidement cette histoire enlevante.

Comme vous l’aurez deviné, j’ai particulièrement apprécié le Coup de Prague. Le scénario est dense, bien ficelé et fluide. Le récit est autant divertissant qu’historiquement fascinant. Nous sentons tout le plaisir que les auteurs ont à nous immerger totalement dans une atmosphère sombre et inquiétante. L’ambiance unique de cette époque et de ce contexte politique qui donnera naissance à un genre cinématographique et littéraire à part entière est complètement envoûtante. Le dessin élégant de Hyman est un atout indéniable à cet exercice de style franchement réussi.

8.5/10

Le Coup de Prague

Auteurs : Jean-Luc Fromental (scénario) Miles Hyman (dessins)

Éditeurs : Dupuis/Aire Libre (2017)

111 pages

 

 

 

[1] L’occupation de l’Autriche se terminera en 1955. Le gouvernement démocratiquement élu de la nouvelle Autriche indépendante devra alors s’engager à déclarer la neutralité du pays sur la scène internationale.

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