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Par Dany Rousseau :

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Casterman (2017) Tripp

Jean-Louis Tripp, qui partage sa vie entre le Québec et la France, a publié à la fin de l’année 2017 un opus singulier qui en a intrigué plus d’un. Le coauteur de la série à succès Magasin général (Casterman) qui nous avait habitué à un style plus conventionnel, nous entraîne cette fois à mille lieues de la chronique rurale du Québec des années 20 et nous offre sans pudeur avec Extases (Casterman) l’autobiographie sexuelle et sentimentale d’un adepte de l’échangisme et des partouzes.

C’est Régis Loisel, à qui il confiait ses histoires libertines, qui lui fait remarquer que sa sexualité hors norme était un bon matériel pour une bande dessinée. Malgré les encouragements répétés de son complice de Magasin général, Tripp hésita longtemps à s’assoir à sa table à dessin. Il se disait qu’un tel récit l’exposerait. Il s’inquiétait du jugement de sa famille, de ses amis qui ignoraient cette facette de lui. Raconter sa vie sexuelle signifiait littéralement de se mettre à nu; c’était comme un « coming out ». De plus, une fois qu’il eut décidé de se lancer dans le projet, un autre défi l’attendait. En effet, comme il le souligne dans son avant-propos, « Comment raconter cette histoire sans la réduire à un vain étalage de bite et de cul ? ».

Dans ce premier tome qui en comptera trois, l’auteur, né en 1958, nous présente sa famille composée de trois fils et de deux parents militants communistes, comme on pouvait l’être dans la France des « trente glorieuses ». Attendant « Le Grand Soir », les Tripp n’ont pas vraiment de tabou avec la nudité et la sexualité. Le petit Jean-Louis découvre vite la cachette parentale des revues naturistes allemandes  où le sexe des femmes est censuré. Enfant heureux, il vit libre dans la campagne de Montauban, sans chape de plomb morale qui pèse sur ses frêles épaules.

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Casterman (2017) Tripp

Tripp nous raconte l’histoire sensible et joyeuse de son éveil sexuel, de ses premiers émois amoureux, de son premier « french kiss », de sa découverte de la masturbation, mais aussi de sa confusion devant de nouveaux sentiments et tremblement d’âme qui étaient inconnus jusqu’à présent. À 16 ans, le petit Jean-Louis cherchant un moyen de quitter le foyer familial, trouvera une idée imparable lorsque l’on a des parents communistes. Il les convaincra qu’il veut apprendre le russe et comme la seule institution qui offre cette opportunité se situe à Toulouse, à une cinquantaine de kilomètres de Montauban, ils n’auront pas d’autre choix que de le laisser partir pour apprendre la langue du grand frère soviétique. C’est ainsi qu’il se retrouvera dans la ville rose, vivant seul en chambre. Cette précoce autonomie lui ouvrira des horizons extraordinaires. Tombant en amour avec Caroline, ils pourront découvrir ensemble en toute quiétude tout ce que la sexualité a à leur offrir à l’âge tendre de l’exploration. Le premier volet, qui s’achève alors que Jean-Louis est dans la jeune vingtaine, nous laisse épuisés devant les expériences qui s’accumulent rapidement. En fermant les pages de l’album, nous quittons un héros qui a touché un peu à l’homosexualité, fait l’amour à trois et a participé à une orgie romaine avec sa bande d’amis !

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Casterman (2017) Tripp

La grande qualité de cet ouvrage est le ton et l’angle d’approche. Tripp sait raconter une histoire. Son récit nous accroche dès le début et non pas seulement parce qu’il parle de sexe et dessine des nichons. Il relève au contraire le défi qu’il s’est imposé de ne pas nous offrir le «  vain étalage ». Il met plutôt les projecteurs sur les émotions et les sensibilités. Extasse est aussi l’histoire d’une époque. Les apprentissages de Tripp se font dans les années 70 au cœur de la révolution sexuelle, dans l’insouciance qui précède l’époque du Sida. Baiser est une façon de se libérer des contraintes sociales et morales. Les réalisations des fantasmes les plus intimes sont vues comme des actes politiques en réaction avec le conservatisme petit-bourgeois. C’est ainsi que Jean-Louis tente de rationaliser la première fellation qu’il donne à l’un de ses copains à 17 ans. L’auteur s’interroge beaucoup, s’analyse énormément, n’hésitant pas à entrer en conflit avec son sur-moi et ses pulsions sexuelles, incarnés par un satyre possédant un phallus démesuré qui ne cesse d’harceler le pauvre adolescent. Tout est écrit et illustré avec respect et soulève une foule de réalité et de questions pertinentes. Tripp s’engage dans une véritable réflexion sur l’amour, les sentiments, la passion, l’identité sexuelle, la prostitution, la fidélité, le consentement et j’en passe. Je ne qualifierais pas cet album d’autobiographie sexuelle, mais bien d’une exploration de l’intime faite avec intelligence et délicatesse. Pour ma première chronique de 2018 je vous affirmerai qu’Extases est un livre atypique, bien raconté, qui franchement vaut le détour.

8.5/10

Extases  : tome 1, Où l’auteur découvre que le sexe des filles n’a pas la forme d’un X

Auteur : Jean-Louis Tripp

Éditeur : Casterman (2017)

268 pages

 

 

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