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Par Dany Rousseau

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Ça et là/ ARTE éditions (2017) Neyestani

Mana Neyestani est un illustrateur de presse iranien qui fut emprisonné en 2006 pour un dessin controversé. Condamné à trois mois d’incarcération, il profita de la première occasion pour fuir le pays en 2007. Après avoir vécu quatre années de galère, c’est à Paris qu’il aboutit comme réfugié politique où il réalisa deux bandes dessinées, La métamorphose iranienne et Le petit manuel du parfait réfugié politique, toutes deux publiées chez Ça et là. Aujourd’hui, toujours pour cette maison d’édition, il nous offre L’araignée de Mashhad.

Mashhad est la deuxième plus grande ville d’Iran après Téhéran. Située au Nord-Est près de la frontière afghane, la cité est considérée comme sainte, car elle abrite le mausolée du huitième imam chiite, Imam Reza. Haut lieu de pèlerinage, attirant des centaines de milliers de croyants chaque année, Mashhad cache toutefois une part sombre. En effet, la proximité avec son voisin afghan en fait une plaque tournante du trafic illégal du pavot. Dans un tel contexte socio-économique, la ville devient l’incarnation d’un véritable paradoxe où le crime organisé, le marché de l’opium et la prostitution côtoient une population à grande majorité conservatrice et gardienne des valeurs islamiques.

Cette longue présentation est essentielle pour comprendre la suite de mon propos, car la bande dessinée de Mana Neyestani est basée entièrement sur un documentaire découvert par hasard sur internet ayant comme sujet Saïd Hanaï, un tueur en série qui assassina dans la ville de Mashhad seize prostituées entre 2000 et 2001. Devant la caméra de l’intervieweuse, l’homme, pratiquant l’humble métier de maçon, raconte placidement son modus operandi et ses motivations.

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Ça et là/ ARTE éditions (2017) Neyestani

Les jeudis soirs, alors que sa femme visitait sa famille accompagnée de leur fils, Hanaï se rendait en voiture sur les carrefours mal fréquentés de la ville et embarquait la première fille qui l’abordait. Après lui avoir demandé son tarif et si elle comptait pratiquer le plus vieux métier du monde encore longtemps, il l’amenait chez lui. Une fois rentré, il payait la fille en surveillant le moment où elle lui tournerait le dos pour l’étrangler avec son foulard. Ce qui est glaçant en lisant cette bédé est de constater que cet homme, qui a l’air du premier quidam venu, a commis ces monstruosités pour des raisons religieuses et d’hygiène publique. Sans autre état d’âme, il affirme candidement que pour lui assassiner des prostituer était une façon d’enrailler la décadence de la ville sainte et de nettoyer la cité de l’imam Reza de ses déchets. Hanaï, surnommé le tueur-araignée par les policiers, va même jusqu’à avouer qu’il a plus de scrupules à torde le coup d’un poulet que celui d’une de ces pécheresses. L’homme, considéré par ses proches comme pieux et honnête, déshumanise complètement ses victimes qui sont en fait de pauvres filles toxicomanes, souvent exploitées par un mari-souteneur.

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Ça et là/ ARTE éditions (2017) Neyestani

Comme je l’ai mentionné, L’araignée de Mashhad est tirée du documentaire And Along Came a Spider réalisé par Maziar Bahari et la journaliste Roya Karimi Majd. Neyestani fut si choqué par ce film qu’il écrivit immédiatement à Bahari après son premier visionnement pour obtenir du réalisateur la permission de l’adapter en bande dessinée. Maziar accepta tout de suite et Neyestani se mit au travail en gardant toutefois une certaine liberté avec quelques faits.

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Ça et là/ ARTE éditions (2017) Neyestani

Si de telles opérations d’adaptation ne sont pas toujours heureuses, je dois avouer qu’ici Neyestani réussit haut la main le défi qu’il s’est imposé. Le découpage est tout à fait stupéfiant et digne des meilleures bédés reportages. En douze tableaux, les scènes d’entrevue avec le tueur, les témoignages de son entourage et ceux de ses victimes constituent un ensemble fluide et happent totalement le lecteur qui reste médusé par le sordide de cette affaire. Entendre le fils d’Hanaï qui nous montre comment son père assassinait les filles dans le salon familial donne la chair de poule. Il est tout aussi bouleversant de voir sa femme enveloppée dans un épais tchador affirmer que son homme est un excellent mari, un vétéran de la guerre Iran-Irak, un citoyen honnête et que nous ne devons pas le juger pour les meurtres de ces filles impures. Elle semble plus préoccupée par ses mèches de cheveux qui pourraient sortir de son voile et paraître indécentes à la caméra que du sort des victimes de son époux. Ce qui déconcerte dans ce triste fait divers, c’est le moment où nous découvrons à mesure de notre lecture que les gestes du tueur-araignée sont largement soutenus par la population locale. Dans les rues de Mashhad certains considèrent même Hanaï comme un saint-homme et désapprouvent sa condamnation à mort[1].

Le juge religieux de la cause d’Hanaï est bouleversé par de tels propos. Pour lui, Saïd Hanaï est un assassin et ses crimes ne peuvent être liés avec la religion… point barre. Il reste interloqué de constater qu’il est débordé à sa droite par des bigots qui tiennent des discours  surréalistes. Au final, l’auteur nous peint le portrait sans concessions d’une société malade de sa foi. De la perversion de ses valeurs morales qui sont complètement déviantes après tant d’années de dictature théocratique. De l’absurdité de voir que la populace s’indigne davantage devant une femme qui fume en public que devant la disparition de pauvres filles.

Le dessin noir et blanc crayonné de Neyestani ajoute en noirceur à ce récit sombre. Les seules couleurs sont celles utilisées pour illustrer à la manière d’un dessin d’enfant le témoignage de la fille de huit ans d’une victime. L’araignée de Mashhad est une bande dessinée à découvrir. Elle nous permet de comprendre davantage une société complexe à l’heure où en ce moment des femmes bravent les autorités en se débarrassant publiquement du voile obligatoire alors que d’autres restent bien emmitouflés dans leur tchador en craignant Dieu.

9/10

L’araignée de Mashhad

Auteur : Mana Neyestani

Éditeur : Ça et là – ARTE édition (2017)

160 pages

[1] Saïd Hanaï sera pendu le 17 avril 2002, huit mois après son arrestation.

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