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Par Dany Rousseau :

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Casterman (2017) Bilal

Que se passerait-il si demain vous étiriez votre bras ankylosé vers la table de nuit pour agripper votre téléphone et en voulant consulter vos actualités Facebook, impatient de savoir quel événement excitant a bien pu se dérouler durant votre sommeil, une page blanche s’affiche. Un message insipide vous informe de vérifier votre connexion internet. Inutile d’allumer la radio ou la télé, ces deux moyens de communication antiques n’émettent plus aucun signal. Toutes les données numériques se sont envolées, le web a été balayé. Du plus puissant disque dur sur terre à la plus insignifiante clé USB, la planète numérique est un désert.

C’est sur ce scénario apocalyptique que le monstre sacré de la bédé d’anticipation Enki Bilal a choisi de se pencher dans sa dernière œuvre. Bug livre 1 (Casterman) se déroule en 2041 et dans ce futur proche, notre dépendance au monde virtuel ne s’en trouve que démultiplié en comparaison à aujourd’hui. Pour une raison qui n’est pas encore expliquée dans ce premier volume, un jour tout s’arrête. Se forment alors des kilomètres de bouchons de voitures autonomes tombées en panne simultanément. Les liens interpersonnels sont perturbés. Les adolescents qui avaient confié leurs photos, leurs souvenirs, leurs réseaux sociaux, bref leur vie, à leurs appareils électroniques sont poussés dans une telle confusion et désorganisation psychique que plusieurs dizaines de milliers de jeunes se suicident. La consommation étant stoppée vu l’impossibilité de payer, le pillage se répand comme une traînée de poudre. Les citoyens s’arment pour se défendre tout en suivant l’évolution du chaos aux infos télé qui recommencent à émettre sur bande hertzienne. Voilà en résumé dans quel univers angoissant et hostile Bilal nous accompagne. Un monde où plus personne n’a de repère, mais surtout un monde où la mémoire flanche. Un dialogue entre deux personnages traduit bien l’enjeu capital de la catastrophe :

  • « […] Il va falloir revenir au papier, à l’encre et à la notion de mémoire… pas vive, mais vivante… celle de nos cerveaux. »
  • « Parce que vous croyez qu’on saura encore s’en servir de nos cerveaux ? »

p.10

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Casterman (2017) Bilal

En 2041, les humains ont tellement délégué à leurs gadgets la tâche de se souvenir que lorsque ce prolongement d’eux-mêmes tombe en panne, ils se retrouvent dans une situation d’extrême confusion. Dans ce monde post-BNG (Bug Numérique Généralisé) la mémoire devient une denrée recherchée. On ira jusqu’à faire appel aux personnes nées avant 1980 pour accomplir diverses tâches, car on estimera que leur potentiel intellectuel n’aura pas été totalement influencé par l’ère binaire.

Alors que rien ne va plus sur Terre, des astronautes de la station spatiale internationale seront chargés d’accoster un vaisseau en difficulté à la dérive. En abordant le transporteur qui revient d’une mission sur Mars pour le compte de la firme Lifdust One, les sauveteurs découvriront que tous les passagers sont morts à l’exception d’un seul. Kameron Obb, malade et fiévreux, est affublé d’une étrange tache bleue au-dessus de son œil gauche et d’une lésion au coup. Rapidement, les médecins de l’ISS constateront que Obb est infecté par une bestiole qui se loge sur une de ses vertèbres. De plus, à la surprise de l’équipage de la station orbitale, le survivant semble avoir hérité de toute la mémoire disparue. Dans son cerveau est entreposée l’entière masse des données numérisées de l’humanité. Kameron Obb deviendra dès lors la personne la plus recherchée sur terre.

La prémisse de ce premier volet est prometteuse et le dessin somptueux de Bilal est une plus-value indéniable à son récit d’anticipation anxiogène. Comme il l’affirmait sur le plateau de La grande librairie sur France 5, en voulant se protéger des critiques des geeks, des spécialistes et des experts du catastrophisme, Bilal laisse une part fantaisiste à son scénario. Cette approche légère lui permet ainsi de mettre en scène des situations humoristiques efficaces. Nous sourions par la situation absurde dans laquelle plusieurs milliardaires sont confrontés. Flottants entre ciel et terre depuis trois jours, ceux-ci sont victimes de l’implant hors d’usage qu’ils s’étaient fait greffer afin de pouvoir léviter. J’ai aussi beaucoup apprécié cette idée du journal qui retourne au papier, mais qui est maintenant truffé de faute d’orthographe, car ses rédacteurs ne peuvent utiliser les correcteurs automatiques. La mauvaise mise en page volontaire de l’auteur se moque de cette nouvelle génération de journalistes qui ont l’air idiots sans leurs outils d’autocorrections grammaticales. Même si j’ai vu dans cette bédé de petits accents réactionnaires et des pointes sarcastiques envers les jeunes qui ne sont plus bons à rien sans un écran, j’ai eu beaucoup de plaisir à lire ce dernier Bilal qui, comme à son habitude, pose des interrogations essentielles sur notre temps. Écrivant ces lignes le lendemain du scandale Cambridge Analytica et Facebook, cette bande dessinée trouve toute sa pertinence. Si nous sommes d’accord pour dire qu’il est imprudent de confier notre vie autant personnelle que publique au numérique, est-il toujours possible de faire marche arrière ?

Si Bilal ne sait pas encore si Bug sera un diptyque ou une trilogie, nous espérons seulement que la suite ne tardera pas trop.

8/10

Bug; Livre 1

Auteur : Enki Bilal (dessins – scénario)

Éditeur : Casterman (2017)           

86 pages

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Casterman (2017) Bilal

 Si vous souhaitez retourner aux sources de Bilal, la trilogie de Nikopol fait en ce moment l’objet d’une réédition toujours chez Casterman. Si les intégrales de ce récit de science-fiction culte ne manquent pas, nous devons admettre que leur qualité ne fut toutefois pas égale. Cependant, pour celui qui nous intéresse en ce moment et qui est sur les étals de votre libraire depuis le début de l’année, nous parlons d’une belle édition dont le prix abordable constitue un excellent prétexte pour découvrir ce chef-d’œuvre de la bande dessinée mondiale. Bonne lecture!

Nikopole; La trilogie

Auteur : Enki Bilal (dessins et scénario)

Éditeur : Casterman (2017)

180 pages

 

 

 

 

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