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Par Dany Rousseau :

Journaliste à Libération et au Canard enchaîné, le français Sorj Chalandon fut récipiendaire d’un prix Albert Londres en 1988 et correspondant à Belfast en Irlande du Nord de 1977 à 2000. S’étant mis au roman et au récit d’autofiction au début du millénaire, cet auteur de grands talents, de nombreuses fois primé pour son œuvre littéraire, fait présentement l’objet de deux adaptations bédé. Même si ces derniers temps j’essaie de me tenir éloigné de ce genre d’exercice, je ne pouvais pas passer à côté de ces deux romans graphiques issus de bouquins d’un écrivain que j’affectionne particulièrement.

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Rue de Sèvre(2018) Alary

 Mon traître (Rue de Sèvre):

Lorsque j’entends Irlande, mes sens sont toujours en éveil. Je devine le son du violon et de la flûte celtique et me vient en bouche un goût de Guinness. Ayant vécu mon adolescence et connu mon éclosion politique à la fin des années 80, la question nord-irlandaise m’a évidemment passionné. Je me souviens encore des reportages du téléjournal qui nous parlaient régulièrement de marches pacifiques, se déroulant à Londonderry ou Belfast. Je me rappelle de mon indignation devant l’utilisation des canons à eau ou des balles de caoutchouc des forces britanniques pour faire taire la grogne populaire. J’ai souvenir d’avoir écouté en boucle « Sunday bloody Sunday » de U2 avec mes amis tout aussi québécois et indépendantistes que moi, avec qui nous faisions de nombreux parallèles avec notre lutte et celle des Irlandais. À 16 ans, les espoirs et la colère des populations catholiques d’Irlande du Nord étaient aussi nos espoirs et notre colère.

Tout ce long préambule pour dire que le temps a passé et que mes opinions se sont heureusement nuancées. Mais lorsque l’on me parle de ce coin du monde, je suis amené tout naturellement à tendre l’oreille. C’est ce qui a attiré mon attention sur Sorj Chalandon et m’a amené à dévorer ses deux œuvres traitant de la question nord-irlandaise. Mon traitre publié en 2008 chez Grasset, adapté aujourd’hui par Pierre Alary aux éditions Rue de Sèvre, raconte l’histoire romancée, mais vraie, du jeune Chalandon, qui se lie d’amitié dans les années 70, avec le militant et haut gradé de l’Armée Républicaine Irlandaise (IRA), Denis Donaldson. Portant une très grande affection pour cet homme, le reporter sera complètement atterré en apprenant en 2005 que Donaldson collabore depuis 26 ans avec les services secrets britanniques. L’espion du MI5 sera alors traité comme un pestiféré par ses anciens frères d’armes. On le retrouvera même quelque mois plus tard assassiné alors qu’il vécût en ermite dans une maison isolée sans électricité et sans eau. Si dans Mon traître, les personnages changent de nom (le journaliste français devient un luthier parisien nommé Antoine et Denis devient Tyron Meehan) à l’exception de quelques entourloupes romanesques, les faits restent véridiques.

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Rue de Sèvre(2018) Alary

Lors d’un voyage à Belfast en 1977, Antoine rencontre Tyron au « Thomas Ashe », un pub réputé pour réunir de grosses pointures de l’IRA. Un lien particulier liera rapidement les deux hommes. Jack, le garçon de Tyron, étant en prison, il adoptera « son petit Français » un peu comme un deuxième fils. Antoine sera vite intégré à la famille nationaliste et partagera avec ses nouveaux amis leur histoire, leur lutte, leur révolte. Il participera à leur marche et apprendra comment se comporter devant les unités antiémeutes anglaises. Antoine, le Parisien indécrottable, en viendra à traverser la Manche deux fois par mois à la fin des années 70 et début 80. Lorsqu’il ne sera pas à Belfast, il marchera dans le 11e arrondissement de Paris, sur le bouvard Voltaire ou la rue Parmentier, comme s’il était à là-bas, avec un veston de tweed un peu trop ajusté, les épaules rentrées, le pas lourd et les poings fermés.

Dans Mon traître, on parle de Bobby Sands et de ses camarades, que Margaret Thatcher laissera mourir, en ne répondant pas à leurs appels durant leur funeste grève de la faim. On parle des longues protestations dans les prisons, afin que les militants de l’IRA se voient attribué le titre de prisonnier politique. Dans ce contexte de répressions, de violence urbaine et de funérailles monstres pour les victimes tombées sous les balles de Sa Majesté, Antoine se sent impuissant et veut devenir acteur des événements. Il offrira ses services comme combattant à Tyron qui refusera à chaque fois son aide en lui rappelant que même s’il est un ami de l’Irlande, il ne sera jamais Irlandais. Antoine comprendra cette réticence lorsqu’il connaîtra la vérité.

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Rue de Sèvre(2018) Alary

Ce qu’Alary a fait de Mon traître est une œuvre admirable. Chalandon avait dit au bédéiste lorsqu’ils ont commencé à travailler sur le projet : « Le roman c’est mon histoire, la bande dessinée sera la tienne. » Le résultat en est tel qu’Alary s’approprie tellement Mon Traître que paradoxalement, sa présence devient presque imperceptible tant ses images endossent naturellement les mots de Chalandon. Son découpage, son dessin, son jeu avec les couleurs tout y est impeccable. J’ai aussi adoré l’idée de faire alterner les chapitres avec la transcription de l’interrogatoire que l’IRA fit subir à Meehan après la révélation de sa trahison. Ce récit profondément humain traite des émotions les plus admirables de l’âme comme des plus sombres. Une histoire marquante qui nous habite après avoir laissé l’Irlande derrière nous. Mon Traître met en scène des personnages attachants qui témoignent de l’amour d’un homme pour un pays et d’une amitié soumise à une épreuve ultime. Qui se questionne sur la vie d’un traître ou comment un traître peut s’y prendre pour toucher la peau des autres et se regarder dans le miroir ?

Si l’histoire de Tyron Meehan vous intéresse, Chalandon écrira en 2011 Retour à Killybeg (Grasset) qui rapporte le point de vue de Tyron et de sa trahison avant d’être assassiné comme Donaldson.

9/10

Mon traître ; d’après le roman de Sorj Chalandon

Auteur : Pierre Alary (scénario et dessins)

Éditeur : Rue de Sèvre (2018)

142 pages

 

 

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