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Par Dany Rousseau :

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Dupuis/Aire Libre (2018) Cuzor/Sente

Dans les années quarante, dans le pays où tous les hommes naissent égaux, un système ségrégationniste détestable sévit encore. Si en Alabama le noir ne peut partager les mêmes toilettes que le blanc, à la guerre on ne permet pas à ce même noir de se faire tuer au front comme le blanc. C’est cette idée révoltante qui turlupine le GI Lincoln Bolton, en mai 1944, alors qu’il se trimballe avec des tanks gonflables sur la base militaire bidon de Douvres. Membre d’une unité logistique noir, il fait partie de la fausse 1ere Armée, créée dans le cadre de l’abracadabrante opération Fortitude dont l’objectif est de faire croire à Hitler que le débarquement se déroulera au Pas-de-Calais. Rêvant à la promesse du président Roosevelt de constituer un régiment combattant composé de soldats de couleurs, Lincoln patiente dans son cantonnement, quotidiennement confronté au racisme de ses officiers blancs. Voilà le prologue de Cinq branches de coton (Dupuis/Air Libre) du scénariste Yves Sente et du dessinateur Steve Cuzor qui s’annonce être, dès les premières pages, un récit qui nous réserve plusieurs surprises.

Sur cette base en carton-pâte, le temps est long pour Lincoln. Heureusement, la correspondance épistolaire avec sa sœur reste un remède salutaire contre la déprime des casernes. Johanna qui est étudiante en histoire à l’université de Saint-Augustin en Caroline du Nord est une jeune femme allumée qui verra sa vision du mythe fondateur des États-Unis bouleversée au moment où elle découvrira, par hasard, le journal d’une certaine Angela Brown. Cette dernière, ayant vécu à Philadelphie en 1776, raconte ses souvenirs alors qu’elle est employée comme domestique du couple John Ross, héros de l’indépendance américaine et de Betsy Ross qui possède un talent de couturière reconnu dans toute la Pennsylvanie. C’est d’ailleurs pour cette raison que George Washington demandera en personne à Betsy de confectionner le premier drapeau américain, qu’il compte présenter au Congrès le premier juillet, à l’occasion de la déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique.

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Dupuis/Aire Libre (2018) Cuzor/Sente

Angela ayant assisté à cette scène, raconte que dans les jours qui suivirent, elle sera touchée par un crime raciste odieux. Ses deux frères seront assassinés par un maître alors que les Brown sont des noirs affranchis. Révoltée, ravagée par la tristesse et la colère, Angela décidera de commettre un geste de résistance discret, mais hautement symbolique. Une nuit en s’infiltrant dans l’atelier de Madame Betsy, Angela prendra la bannière étoilée, déposée sur la table de travail et elle y coudra au dos d’une étoile blanche sur fond azur, une étoile noire !

En lisant cette révélation, Johanna sera consciente que si cette anecdote est vraie, l’histoire sera à réécrire. Si Johanna se dit qu’il serait facile de vérifier les affirmations d’Angela Brown, tout se compliquera lorsqu’elle découvrira que ce premier drapeau n’est plus aux États-Unis. Les hasards de l’histoire l’ont plutôt fait échouer en Allemagne et gardé dans une vieille famille prussienne depuis le XVIIIe siècle. Pour prouver l’existence de l’étoile noire, il faudra donc récupérer le mythique drapeau entre les mains d’un officier SS. Cette mission sera celle dont Lincoln rêvait depuis longtemps. Avec ses deux compères Tom et Aaron, il sera incorporé à un commando sous l’autorité de la division MFAA « The Monument Fine Arts and Archives », chargé de se faufiler à travers la bataille de France pour ramener cet étendard qui peut tout changer.

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Dupuis/Aire Libre (2018) Cuzor/Sente

Cinq branches de coton noir est une véritable saga qu’il est rare de retrouver en un seul volume. Si le scénario est basé sur des faits historiques bien documentés, l’intrigue principale est toutefois de l’entière fiction. Yves Sente nous entraine dans une aventure très cinématographique qui voyage à travers les lieux et le temps. De façon fort pertinente, Sente soulève habilement la question troublante d’une nation ouvertement ségrégationniste et raciste qui combat un régime tout aussi raciste sur certains aspects. Nous sommes étonnés d’apprendre que le refus d’intégrer les noirs à des unités combattantes était ni plus ni moins motivé par la peur d’armer les soldats de couleurs qui pourraient au retour du front mettre à profit leur aptitude militaire contre les blancs. De plus, l’État-major voulait de son côté éviter que lors d’une bataille, un noir puisse devenir héros et être instrumentalisé par des groupes comme la NAACP.

Le scénario original de cette bande dessinée est précis et calculé comme du papier à musique. Sente possède un grand talent de conteur qui nous transporte de la guerre d’Indépendance américaine, au débarquement d’Omaha Beach, à la libération de Paris, à la bataille des Ardennes sans jamais nous perdre et en restant toujours crédible. Le dessin de Cuzor avec son trait sombre et ses cases bichromes est très efficace, même si l’on peut lui reprocher un manque de précision dans l’exécution des personnages qui nous donnent quelques difficultés à reconnaître qui est qui, surtout chez le protagoniste blanc. Toutefois ses représentations de batailles magistrales font oublier bien des petits défauts.

Histoire peut-être un peu trop hollywoodienne selon mes critères, Cinq branches de coton noir reste une bonne bédé, basée sur une idée de départ brillante qui plaira aux amateurs de films de guerre à la sauce Il faut sauver le soldat Ryan.

8/10

Cinq branches de coton noir 

Auteurs : Yves Sente (Scénario)  Steve Cuzor (Dessins)

Éditeur : Dupuis/Aire Libre (2018)

171 pages

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