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Par Dany Rousseau :

661544._SX1280_QL80_TTD_.jpgEn 2010, quand le journaliste indépendant Jérôme Tubiani croise Mohamed El-Gorani à N’Djaména la capitale du Tchad, il fait la connaissance du plus jeune prisonnier ayant été détenu au tristement célèbre camp de Guantanamo. Arrêté à quatorze ans au Pakistan, Gorani passera huit années dans les geôles américaines où il sera torturé, humilié et avili pour des raisons complètement absurdes. Dans Guantanamo Kid (Dargaud), le journaliste, épaulé par le dessinateur Alexandre Franc, nous raconte l’histoire kafkaïenne de ce Tchadien de 23 ans, né à Médine en Arabie saoudite.

Fils et petit-fils d’immigrant, Mohamed est vendeur à la sauvette, offrant des chapelets de pacotilles et des bouteilles d’eau aux pèlerins venus prier au tombeau de Mahomet. Même si Mohamed aimerait améliorer son sort en fréquentant une bonne école, le racisme institutionnel de cette dictature théocratique lui ferme toutes les portes, car en Arabie, les institutions scolaires sont réservées exclusivement aux Saoudiens. Mohamed doit comprendre que les étrangers dans le pays du prophète sont considérés comme une vulgaire force ouvrière exploitable et jetable. Dans les circonstances, le jeune Gorani se contentera d’étudier dans une école privée de son quartier, c’est-à-dire dans une salle de classe de fortune, aménagée dans le salon d’un compatriote tchadien un peu plus instruit que les autres qui offre une éducation de base à une dizaine d’enfants. Même si Mohamed est plein d’ambition, il voit par les forces des choses ses perspectives d’avenir sérieusement compromises. Toutefois, le hasard étant ce qu’il est, la chance lui offre une véritable occasion d’élever sa condition. En 2001, sous les conseils d’un collègue pakistanais de Médine, Mohamed quitte l’Arabie pour aller étudier l’informatique au Pakistan. Hébergé dans la famille de son ami, il apprend l’anglais ainsi que des rudiments d’entretien et de réparation d’ordinateur. Désirant retourner à Médine une fois ses études terminées, il compte ouvrir son propre petit atelier sur le marché. Cependant, les attaques du Wall Trade Center du 11 septembre  bouleverseront tous ses plans.

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Dargaud (2018) Tubianai/Franc

Fréquentant une mosquée dirigée par des Saoudiens, El-Goran sera arrêté arbitrairement par l’armée pakistanaise à la sortie de la prière. Battu, torturé pour qu’il avoue faire partie d’Al-Qaïda — dont il ignorait l’existence jusqu’à ce jour —, Mohamed est détenu dans les prisons de Karachi jusqu’à ce que les Américains s’intéressent à son cas. Après avoir été interrogé par des agents soi-disant de la CIA (ici, on ne connait jamais vraiment les réelles les intentions des interrogateurs), il sera inclus dans un lot de captifs que les Américains paieront aux autorités pakistanaise, 5000 $ par tête, afin d’inaugurer la nouvelle prison de Guantanamo.

Désorienté, cagoulé et enchaîné, les prisonniers seront embarqués dans un avion-cargo, attaché deux par deux pour un vol de plusieurs heures dont ils ignorent la destination. Sans accès à un avocat ou à ses parents, El-Gorani, qui est toujours mineur, est considéré comme un détenu adulte ce qui lui donne le privilège de porter la célèbre combinaison orange. Le jeune sera soumis aux électrocutions, aux simulations de noyades, aux sessions interminables de « speed metal », à la privation de sommeil et toute la panoplie destinée à casser son homme. Il est troublant de réaliser sur quel système absurde étaient souvent basées les accusations. L’auto-inculpation en échange de vagues promesses et les dénonciations entre détenus, obtenues sous la torture, furent deux moyens privilégiés pour dénicher des allégations complètement fantaisistes. Dans le cas de Mohamed cependant, on passa outre les limites du bon sens et on se refit Le Procès de Kafka. Au final, les inculpations déposées par les États-Unis d’Amérique via son représentant George W. Bush contre Mohamed El-Gorani seront d’avoir collaboré avec d’Al-Qaïda en 1993 à Londres, alors que Mohamed avait six ans ! Sur ce chef d’inculpation grotesque, le Tchadien sera pensionnaire des É.-U. durant huit années !!!!

guantanamo-kid-3.jpgOn s’étonne après notre lecture de Guantanamo Kid de pouvoir mettre des visages sur ces victimes anonymes de l’arbitraire. Même si ces situations ne sont pas nouvelles, même si nous savons très bien que plusieurs des nations se disant les plus civilisées et démocratiques de la planète ont souvent utilisé dans leur histoire récente les plus viles méthodes d’interrogatoire, lorsque nous lisons le témoignage de Mohamed El-Gorani, nous sommes bouleversés et choqués. Choqués par le traitement qu’on lui réserva, choqués par la part de vie qu’on lui vola, mais surtout choqués de constater qu’au XXIe siècle, un pays comme les États-Unis se permet d’accuser un mineur d’un crime qui ne tiendrait pas la route cinq minutes devant n’importe quel juge. Le jeune homme n’a pas été pris les armes à la main, il a été intercepté tout simplement à la sortie d’une mosquée !

J’aurais beaucoup à vous dire sur cette bédé, mais je vous laisserai la découvrir afin de vous ménager les aspects les plus prenants de ce reportage qui nous parle de Guantanamo, mais aussi de l’après-Guantanamo. La liberté n’est pas facile à gagner. El-Gorani restera un homme marqué pour le reste de ces jours et je vous invite à découvrir son histoire.

8/10

Guantanamo Kid : l’histoire vraie de Mohamed El-Gorani

Auteurs: Jérôme Tubiani (scénario) Alexandre Franc (dessins)

Éditeur: Dargaud (2018)

172 pages

 

 

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