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Par Dany Rousseau :

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Urban Comics (2018) Snyder/Lemire

Nous attendions avec impatience AD After death (Urban graphic) qui ne pouvait être autre chose qu’un gros succès. La réunion de Scott Snyder – le scénariste vedette de Batman – et de Jeff Lemire – le bédéiste canadien plusieurs fois encensé ici – était pour le critique LA rencontre qu’il ne devait pas manquer ce printemps. Le grand jour est enfin arrivé juste avant l’été. J’ai alors lu avidement pour vous (et évidemment pour moi) cet album dense, sombre et complètement atypique que l’on ne peut définir comme une BD à part entière ni comme un roman illustré. Une drôle de bête que cet A.D After death et difficile à résumer. 

Jonah Cook est gérant dans une usine de maisons préfabriquées du New Jersey. Apprécié de ses collègues et des clients de Modern Home, personne ne se douterait que ce jeune quarantenaire mène une double vie. En effet, tous les soirs, Jonah s’assoit à son ordinateur et il s’adonne à une activité bien particulière. Jonah fréquente des forums du « deepweb » fréquentés par des voleurs de haut niveau.  Sur ces étranges plateformes, on se lance des défis et on ébauche des plans fictifs ou réels de vol plus spectaculaires les uns que les autres. Jonah ne pratique pas cette activité pour s’enrichir où pour tout autre intérêt matériel. Il vole et organise des vols pour le plaisir, pour l’adrénaline que cela lui procure. Ses plus beaux coups seront selon lui, les trois casques d’astronautes dérobés dans un musée et le costume de scène d’une vedette de country décédée.

Par cette pratique, Jonah cherche à sublimer une angoisse, un traumatisme d’enfance qui l’habite quotidiennement. À 8 ans, alors qu’il vivait heureux avec ses parents, il aperçut sa mère s’écrouler subitement devant lui. Si cette perte de conscience fut sans conséquence dans l’immédiat, lorsque son fils eut 12 ans, ses malaises reprirent et on lui diagnostiqua une maladie dégénérative fulgurante. Jonah verra donc sa mère mourir devant ses yeux alors qu’elle était enceinte de 8 mois. Ce bébé qui devait s’appeler Nathan décédera dans les entrailles de sa mère laissant à Jonah des visions d’horreur.

Marqué, Jonha vivra avec la peur constante que tout s’écroule à tout moment. Il sera incapable de vivre des moments de bonheur sans qu’il ne craigne que la glace sur laquelle il évolue cède sans prévenir. C’est pour cette raison que lorsqu’il apprend que l’on vient d’inventer un médicament contre la mort et qu’on lui offre d’en bénéficier, il saute sur l’occasion. Il espère enfin pouvoir vivre sans l’angoisse de tout voir s’arrêter. Maintenant immortel, il devra se rendre dans un refuge au sommet des Andes avec 4000 autres élus pour vivre à l’écart de toute civilisation, car l’homme semble être décidé à en finir pour de bon avec lui-même. Des troubles sociaux, des bouleversements météorologiques et bactériologiques finiront par tuer toute trace de vie sur terre, tout en épargnant les 4000 immortels qui vivent au-dessus des nuages un peu comme des Dieux de l’Olympe.

Profiter de petits avantages comme la vie éternelle cache tout de même quelques désagréments auxquels notre cerveau de misérable mortel n’est pas préparé. Pour vivre au sommet, les candidats devront accepter d’effacer périodiquement leur mémoire afin d’éviter un déséquilibre psychique prévisible. C’est à partir de ce moment que Jonah se mettra à écrire son journal pour ne pas oublier et s’oublier, peu importe le sentiment de culpabilité ou l’impression de lâcheté qui l’habite.

Œuvre singulière, AD After Death est un OVNI littéraire. Un profond questionnement sur l’existence, la mort et la mémoire. L’architecture intrigante de l’ouvrage est divisée en deux volets. Le premier est composé de pages de texte dense et serré rédigé à la première personne en caractère dactylographique. Ces écrits sont tirés du journal intime de Jonah et racontent ses états d’âme et son histoire personnelle, nous permettant ainsi d’éclairer lentement les nombreux mystères de l’intrigue. Ces extraits de carnet sont agrémentés du dessin si particulier de Lemire que j’affectionne toujours autant. Pour leur part les sections, qui respectent les conventions de la bande dessinée pur jus, rapportent les scènes du récit se déroulant présentement en 825 A.D, c’est-à-dire 825 années après la guérison de la mort.

A.D After death est un livre qui implique une concentration et un effort intellectuel particulier. La lenteur du scénario retarde beaucoup l’action au point d’irriter certains lecteurs, dont moi. J’ai dû lire de nombreuses pages avant de savoir où cette histoire allait me mener et les envies d’abandonner A.D furent multiples. Heureusement, j’ai tenu bon et j’ai pu y trouver mon plaisir et une humble satisfaction. Cependant, force est de constater que Snyder et Lemire ont décidé de s’éclater et de réaliser un bouquin faisant fi des normes et du lecteur. Même si quelques passages sont de véritables traits de génie, on s’ennuie souvent ferme et on se demande de nombreuses fois POURQUOI ? Hermétiques, des scènes sortent d’un peu n’importe où, nous laissant comme des cons les bras ballants sans explications. Je me pose encore des questions sur la signification du veau ! A.D est un album difficile d’approche, difficile d’accroche. Lecteur avide, j’adore la BD, j’adore le roman, mais le mariage des deux n’a jamais été pour moi complètement heureux, et ce, même s’il est le fruit de deux pointures majeures de la bande dessinée canado-américaine.

6/10

A.D After Death

Auteurs: Scott Snyder (scénario) Jeff Lemire (dessins)

Éditeur: Urban Comics (collection graphic) 

258 pages

 

 

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