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Par Dany Rousseau

La Pastèque/Atelier 10 (2018)Bourdillion / Cézard

La Pastèque qui s’unit à Atelier 10 pour offrir une toute nouvelle collection de bédéreportage bien de chez-nous est probablement la meilleure nouvelle de l’univers BDQ de ce torride été 2018. La nouvelle n’en est que plus heureuse puisque le premier né de cette union est une enquête d’une exceptionnelle qualité.  Faire campagne; joie et désillusion du renouveau agricole réalisé par le journaliste Rémy Bourdillon et l’illustrateur Pierre-Yves Cézard est le fruit d’un travail rigoureux et abouti qui nous donne un portrait saisissant du monde agricole d’aujourd’hui.

Le reporter et son acolyte nous font découvrir une toute nouvelle ruralité en plein bouillonnement. Bourdillon va à la rencontre de jeunes familles qui triment dur pour vivre de façon harmonieuse avec la nature en offrant de nouvelles variétés de légumes, de fromages locaux, de viande, de charcuterie biologique et artisanale. Ces jeunes entrepreneurs sont loin de l’utopie « baba cool » des années 70. Ils tiennent à s’intégrer au marché en fournissant au consommateur un produit différent. Cependant, les normes contraignantes mises en place il y a plus d’un demi-siècle et jalousement gardées par la toute puissante Union des producteurs agricoles (UPA), met nécessairement à rude épreuve les projets de cette génération.

Faire campagne est une mine d’information et un véritable questionnement sur la situation agraire au Québec. Avec son enquête, le reporter se demande comment ce nouveau ruralisme peut s’intégrer dans un système intransigeant qui a érigé des règles applicables qu’à l’unique modèle d’agriculture industrielle. Alors que les campagnes se vident, que les écoles ferment et que l’épicerie du village est délaissée, serait-il temps de repenser le terroir québécois? Alors que les terres deviennent une valeur refuge pour des spéculateurs, comme le groupe Pangéa, l’heure a-t-elle sonné pour la mise sur pied d’une loi sur le territoire agricole 2.0?

Ce reportage de longue haleine décortique toute la mécanique de la gestion de l’offre défendue par l’UPA qui croit que sans ce principe vital, toute l’industrie agricole québécoise disparaitra. À travers notre lecture, nous comprendrons cependant que l’UPA n’est pas Voldemort et qu’elle est pleine de bonnes intentions. Selon le syndicat, la gestion de l’offre et le système des quotas jouent un rôle déterminant pour la régulation des marchés, la qualité des produits et la protection des revenus des agriculteurs. Malgré de louables vertus, Bourdillon nous apprendra que ces grands principes protègeront au bout du compte un mode d’exploitation qui ne laisse aucune place aux nouveaux venus souhaitant cultiver et distribuer leurs produits différemment. Sans dénoncer la gestion de l’offre, plusieurs intervenants prônent un nouveau pacte agricole. Faire campagne est une lecture dense, exigeante et nécessaire, même pour les citadins que nous sommes, car parler de notre terroir c’est aussi parler de notre assiette.

9/10

Faire campagne; joie et désillusion du renouveau agricole

Auteurs : Rémy Bourdillion (journaliste) Pierre-Yves Cézard (dessins)

Éditeur : La Pastèque/Atelier 10 (2018)

139 pages

 

Le Lombard (2018) Casène/Falzon

Dans un monde futuriste à la fin du XXIe, un jeune couple est choisi pour tester une machine qui s’avèrera révolutionnaire pour l’histoire de l’humanité. Un bon en « avant » presque aussi significatif que la révolution du néolithique il y a 9000 ans. René et Josiane entrent dans un œuf enveloppant pour ne plus jamais en sortir. Dès maintenant, ils vivront de façon virtuelle dans un monde dont ils ont le contrôle total. La seule limite de ce nouvel univers sera leur imagination.

Cette thématique du monde virtuel abordée par des films comme La Matrice ou des séries comme Westworld est un peu le dada du scénariste Tomas Cadène qui s’adjoint l’illustrateur Joseph Falzon pour nous offrir Alte-Life (Le Lombard).

Évidemment, les premiers réflexes de ces nouveaux Adam et Ève dans ce jardin d’Éden numérique seront de mettre en scène leurs fantasmes sexuels les plus débridés. Le jugement social et les conséquences étant absents, Josiane et René expérimenteront leurs pulsions primaires en flirtant avec Éros et Thanatos. Toutefois, rapidement René ressentira un vide dans cette absence de limites physique ou morale, sans douleur, sans frustration au désir. Josiane pour sa part, frôlera la folie causée par le manque de contrôle de son imagination. Le couple réalisera qu’il y aura un revers à la médaille du paradis. Ils devront trouver un moyen de vivre différemment pour garder leur équilibre, car dans moins d’un an, l’Alt-Life recevra de nouveaux venus qui désireront aussi vivre comme de purs esprits.

Atl-Life est une BD pertinente qui nous repousse dans nos retranchements en jouant dans les plates-bandes de la métaphysique et de la philosophie. Le scénario de Cadène est bien échafaudé, même si la conclusion laisse perplexes. La profondeur des dialogues accroche et donne le goût de replonger dans cette histoire atypique pour être certains que rien ne nous aura échappé. Le dessin coloré de Falzon est en résonance parfaite avec cet univers onirique.

8/10

Alt-Life

Auteurs : Thomas Cadène (scénario) Joseph Falzon (dessins)

Éditeur : Le Lombard (2018)

180 pages

Le Lombard (2018) Warnauts/Raives

 Avec le cinquantième anniversaire des événements de Mai 68, les presses d’imprimerie se sont emballées dans l’hexagone et nous nous sommes retrouvés submergés de publications sur ce moment anecdotique de l‘histoire de France qui restera mythique pour quelques baby-boomers nostalgiques. Parmi cette avalanche de documents, j’ai décidé de mettre la main sur la seule œuvre qui avait su retenir mon intérêt à propos de ces événements.

Sous les pavés (Le Lombard) du duo belge Warauts – Raives débute quelques jours après les événements de Mai. Un étudiant américain aux Beaux-Arts de Paris, Jay Fergusson, est entendu par la police pour sa participation aux manifestations du dernier mois. Son appartement est perquisitionné et les autorités retrouvent de nombreux clichés d’une mystérieuse jeune femme. Encore sous le choc des dernières semaines, Fergusson acceptera de raconter son histoire à l’inspecteur qui l’interroge.

Par le biais de cette entourloupe narrative, les auteurs nous rapportent les événements de ces journées « révolutionnaires » à travers les yeux de cinq jeunes remplis d’espoirs qui prendront part au mouvement. La petite bande d’apprentis « Che Guevara » se composera bien sûr de Jay, de Françoise la provinciale débarquée dans la capitale pour étudier, Sasha, la bourgeoise rebelle, Gilles, l’opportuniste et Didier, le Martiniquais aux nombreuses relations. Ce printemps sera pour eux initiatique et déterminant pour leur entrée dans la vie adulte.

Sans faux semblants et avec une grande lucidité, les auteurs se questionnent sur Mai 68,  ses causes, ses conséquences et ce qui en reste. Serait-il possible que tout cela ait été vain? La réponse risque d’être décevante, mais prévisible. Outre le fait que l’histoire de ces jeunes privilégiés qui réclamaient tout et rien dans les rues de Paris ne m’intéresse pas vraiment, Warnauts et Raives par leur scénario et leur dessin réussissent à nous happer en racontant une bonne histoire.

7.5/10

Sous le pavé

Auteurs : Warnauts et Raives (scénario et dessins)

Éditeurs : Le lombard; collection Signé (2018)

76 pages

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