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Par Dany Rousseau :

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Rue de Sèvres (2018) Sfar

Si vous êtes comme moi, vous avez sûrement trouvé votre adolescence interminable. Si ces huit années furent pour vous une période que vous ne voudriez revivre pour tout l’or du monde, imaginez quel cauchemar cela peut être lorsque vous êtes condamné à vivre cette période éternellement. C’est ce que vie Aspirine, une jeune vampire de dix-sept ans qui est l’héroïne de la dernière création du prolifique Joann Sfar, publié aux Éditions Rue de Sèvres.

Empêtrée dans son mal de vivre hormonal depuis le XVIIIe siècle, Aspirine cherche sa place et cherche un sens à sa vie. Bouillonnante de colère, révoltée contre l’univers entier, elle trouve un certain apaisement à ses doutes dans la nourriture, c’est-à-dire en massacrant des hommes qu’elle croise au hasard de ses déambulations nocturnes dans Paris. Parfois ce sont des loubards mal élevés qui lui font des réflexions déplacées, parfois l’un des nombreux amants de sa sœur Josacine qu’elle croise dans l’appartement qu’elle partage avec sa frangine. À d’autres occasions, elle cherche la catharsis dans le suicide. Elle se rend alors sur le Pont des Arts et se jette dans la Seine. Si, bien entendu, elle ne trouve pas la mort dans ce geste, elle y trouve un certain romantisme et une nouvelle raison d’être en rogne contre ses vêtements mouillés.

Pour tromper son ennui, Aspirine est inscrite en philosophie à la Sorbonne où enseigne un prof imbuvable pour ses élèves qui sont venus chercher des réponses. Celui-ci les décevra en leur rappelant tous les jours que la philosophie ne donne pas de sens à la vie. Au contraire des religions, la philo pose des questions, remet tout en doute et tente de faire comprendre à l’homme sa finalité et sa mort inéluctable. Ce discours n’a rien pour rassurer Aspirine qui elle est immortelle et ne trouve pas de sens à son éternité. Heureusement, elle fera la connaissance d’Idgor, un condisciple complètement mésadapté social, fan de jeux de rôle, de « Warhammer » et de « fantasy ». Il se définira lui-même comme faisant partie du quatrième sexe, c’est-à-dire ces garçons sans vie sexuelle, « gamer » ayant une hygiène douteuse.

Idgor complètement fasciné par Aspirine la suivra partout malgré les humiliations et les rebuffades qu’elle lui fera subir. Le jeune homme cherchant depuis son enfance à vivre quelque chose de magique, il sent que la fille au teint blafard est peut-être la plus grande promesse de fantastique de sa médiocre vie. Si Aspirine tente d’éviter cet étrange garçon qu’elle ne se résout pas à tuer, Idgor, à force de persévérance, gagnera le respect de la jeune vampire en devenant son serviteur et en l’aidant à trouver un but à sa vie éternelle.

Aspirine est un récit philosophique  sur le sens de l’existence et sur l’adolescence servie à la bonne vielle sauce sfarcienne.  Si la tonne de publications de l’auteur n’est pas toutes égales, j’avoue que ce dernier opus est franchement intéressant. S’adressant davantage à un public plus adolescent qu’adulte, les clins d’œil au lecteur de plus de quarante ans sont nombreux. Ayant le même âge que Sfar, j’ai adoré que l’on me parle de l’Appel de Cthulhu, un jeu de rôle se déroulant dans l’univers de l’auteur de fantastique H-P Lovecraft auquel j’ai joué ado. Les références aux points de santé mentale furent pour moi du bonbon.

Aspirine et Idgor sont deux solitudes qui se retrouvent et décident de tromper l’ennui. Sans la nommer et en la camouflant sous une fausse relation de servitude, Aspirine et Idgor découvrent simplement une belle histoire d’amitié. De plus, si nous lisons bien Aspirine, nous comprenons que cette aventure est aussi un hommage à la culture « geek », les jeux de rôles et les superhéros. Bref, un bon Sfar, avec plusieurs niveaux de lecture et une finale qui flirt avec un « n’importe quoi » réjouissant.

8.5/10

Aspirine

Auteur : Joann Sfar (scénario dessins)

Éditions : Rue de Sèvres (2018)

140 pages

 

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