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Retour à Killybegs 

Par Dany Rousseau :

Rue de Sèvres (2019) Alary

Tyrone Meehan est assis dans le pub du village de Killybegs, patelin perdu situé en bord de mer dans le comté de Donegal en République d’Irlande. Le vieil homme ne se préoccupe pas des œillades hostiles lancées à son égard par les clients accoudés au bar. Meehan boit sa Guinness et écrit. Il raconte ce qu’il n’a jamais raconté. Il écrit non pas pour avouer ni expliquer, mais pour laisser une trace. Laisser une trace de son péché mortel, de sa trahison. Plutôt que de se pendre comme Judas dans le jardin des Oliviers, il a choisi de quitter son quartier catholique de Belfast pour Killybegs, la terre natale, l’Irlande du drapeau comme on se plait à la nommer dans l’Ulster britannique.

Retour à Killybegs (Rue de Sèvres) est le second volet du diptyque nord-irlandais de l’auteur Sorj Chalandon adapté en bédé encore une fois par Pierre Alary. Si Mon traître (Rue de Sèvres) dont je vous parlais l’an dernier rapportait l’histoire d’Antoine, un jeune Français qui se liait d’amitié avec Tyrone Meehan, un héros de l’IRA tourmenté devenu agent britannique, Retour à Killybegs relate la même histoire, mais à travers les yeux du traître lui-même. Tyrone nous raconte sa vie et sa trahison dans l’urgence, car il sait que l’IRA, malgré les accords de paix du Vendredi Saint 1997, n’oublie pas et ne pardonne pas.

Encore une fois, la bédé d’Alary nous touche profondément avec son jeu de couleur et son découpage intelligent. On en apprend davantage sur la lutte nord-irlandaise et la guerre civile entre catholique et protestant qui déchire la verte Eire depuis l’indépendance en 1921. Nous sommes une nouvelle fois interpellés par ce peuple passionné, affamé de sa terre, adorant ses martyres et ses héros sur l’autel de la révolte. Nous sommes bouleversés par ces enfants de Belfast qui font la vie dure aux blindés de Sa Majesté à coup de pierre et de cocktail Molotov. Nous sommes troublés par ces prisonniers politiques de la fin des années 70, début 80 qui font la grève de l’hygiène (Dirty Protest). Qui refusent d’endosser les uniformes de prisonniers de droit commun. Qui préfère rester nus dans leurs cellules, refusant de sortir. Qui étendent leurs excréments par couches sur leurs murs pour dégoûter leurs geôliers. Nous sommes une nouvelle fois révoltés par Margaret Thatcher, « la dame de fer », qui laisse mourir de faim sans état d’âme Bobby Sand et ses compagnons.

Une bédé prenante qui vient compléter à merveille Mon traître et fait honneur aux romans de Chalandon.

9/10

Retour à Killybegs

Auteurs : Pierre Alary (dessins et scénario) d’après le roman de Sorj Chalandon

Éditeur : Rue de Sèvres (2019)

163 pages

 Tintin et la lune

Casterman (2019) Hergé

Si l’humanité s’apprête cet été à célébrer les 50 ans du premier pas sur la Lune, nous oublions souvent que les astronautes de la NASA ne sont pas les premiers hommes à avoir foulé le sol de notre satellite. Le titre de pionnier lunaire revient plutôt à une petite équipe belge qui s’envolera dès 1950 d’une base secrète de Syldavie pour alunir quelques jours plus tard sans tambour ni trompette, si ce n’est du reportage détaillé du « Journal de Tintin » dans le cirque Hipparque.

Cette aventure lunaire du plus célèbre des reporters à houppette est initiée en 1947 et fut l’objet d’une gestation particulièrement longue d’Hergé. Dès le départ, l’auteur chercha une solide crédibilité scientifique en la personne du vulgarisateur Bernar Heuvelmans et de son ami Jacques Van Melkebeke. Toutefois, l’ébauche du scénario que les deux hommes tentent de vendre à Hergé ne le convainc pas. Trop burlesque, pas assez réaliste au goût du dessinateur. Il se tournera plutôt vers Alexandre Anaoff, auteur du livre de référence L’Astronautique publié chez Fayard. Après avoir lu le nouveau scénario, le savant français est enthousiasmé par la trame dramatique et valide sans hésiter les informations scientifiques glanées par Hergé dans des revues comme « Life » ou « Science et Vie ». Anaoff sera toutefois particulièrement enchanté par la maquette en trois dimensions qu’Hergé a fait réaliser de la célèbre et magnifique fusée lunaire à damier rouge et blanc.

Ce qui étonne encore aujourd’hui en lisant Objectif lune et On a marché sur la lune est sans doute les nombreux éléments qui relevaient de la science-fiction en 1950, lors des débuts de la publication de l’œuvre et qui s’avérèrent confirmés plus tard. À titre d’exemple, on peut songer à la présence de glace sur la lune évoquée par l’auteur et qui sera découverte en 2018. Il est aussi intéressant de constater que pour la première fois dans l’univers « tintinesque » la mort guette. Lors de cette aventure, il y aura en effet deux décès.

Tout ce long préambule pour vous annoncer que pour souligner le cinquantenaire de la petite virée spatiale de Neil Armstrong, les éditions Casterman viennent de republier dans un album double le diptyque d’Hergé Objectif lune et On a marché sur la lune. Avec une présentation sobre que nous aurions peut-être préférée plus étoffée, agrémenté de documents d’archive par exemple, cet album double donnera toutefois peut-être une occasion unique de faire découvrir cette œuvre majeure à de jeunes lecteurs ou encore occupera une petite place dans la bédéthèque d’un collectionneur passionné.

Tintin et la Lune

Auteur : Hergé

Éditions : Casterman (2019)

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