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Pow Pow (2019) Bédard

Par Mathieu T

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je vous dois des explications. Cinq cent dix-huit jours se sont écoulés depuis ma dernière chronique. Fatigue nasale, nouvelle coupe de cheveux hipster, goût de voter pour les libéraux, toutes sortes de phénomènes étranges et mystérieux ont marqué ma vie récemment et m’ont éloigné de mon clavier et de mes livres chéris. Mais entre vous et moi, cher lecteur, je vais vous l’avouer franchement : j’avais un peu perdu le goût de lire des bédés, le plaisir simple d’ouvrir un livre, de sentir le parfum diffus de l’encre bleue, de me laisser emporter par les images… L’idée d’écrire une bonne critique me hantait à chaque lecture au point de gâcher le plaisir de regarder danser devant mes yeux ébahis un monde en devenir… (oulà, c’est profond).

Je reviens donc en force, « le ti-cœur pomponné » comme le chante Desjardins, prêt à tout dévorer et à vous offrir le meilleur de moi-même. Et si vous voulez bien m’accompagner encore, c’est reparti.

Alors que l’incipit d’un roman est souvent analysé et retourné sous tous ses angles, personne ne fait grand cas de la première case d’une bédé. Et pourtant, là aussi, un univers se crée et attend de se lier d’amitié avec le lecteur en puissance ; en un coup d’œil vous y êtes. Et Sophie Bédard réussit son entrée à la perfection ; une jeune fille aux yeux clairs noue ses cheveux blonds, le regard vers le sol, concentré sur un geste mille fois répétés et l’esprit ailleurs. Le banal rencontre le doute.

Jeanne (la blonde en question) et Lucie sont colocataires. La première est coincée entre ses émotions et un boulot qu’elle déteste et la deuxième entre une relation qui a mal fini et son désir de plaire. Arrive soudainement Nana, après un an d’absence, disparue avec leur bonheur et une pile de dollars.

Le récit se révèle peu à peu comme une tranche de vie entre trois vieilles amies, penchant autant du côté du récit dramatique que de celui de Seinfeld et de Girls. C’est à ce moment d’ailleurs que Sophie Bédard est à son meilleur et elle fait mouche avec plusieurs scènes hilarantes. L’ensemble se déguste agréablement surtout si vous êtes de la génération des 20-30 ans malgré certains boulons qui auraient mérité d’être resserrés un peu (par exemple, le patron de Jeanne zéro crédible). Mais au final, Bédard pose un regard tragico-amusé assez juste sur ses contemporaines.

Dans un style noir et blanc comico-réaliste (sauf pour les mimiques de Lucie), l’auteure nous promène d’appartement en appartement avec une belle aisance, insérant ici et là de très beaux gros plans (p.77 par exemple). Toutefois, après le choc de la première image, j’aurais aimé que l’auteure prenne davantage de risques graphiques pour nous déstabiliser et nous laisser sur notre appétit. Mais au fond, le style cadre bien avec cette chanson douce-amère.

Un livre qui passera à l’Histoire ? Non. Une bédé réussie ? Tout-à-fait.

7/10

 Les petits garçons

Sophie Bédard

Éditions Pow Pow (2019)

228 pages

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