L’homme qui tua Chris Kyle

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Par Dany Rousseau :

Si vous avez suivi l’actualité américaine depuis deux décennies vous avez entendu parler de Chris Kyle. Chris Kyle est le dernier héros tragique de l’Amérique. Le militaire texan, membre du corps d’élite des Navy Seals fut lors de la deuxième guerre d’Irak en 2003 affecté comme tireur d’élite pour son unité. Chargé de couvrir ses frères d’armes lors d’interventions en territoire hostile, Kyle aurait abattu 160 combattants irakiens « confirmés » c’est-à-dire avec témoin. Si l’on ajoute les 95 tués « non confirmés » les résultats totaux du soldat Kyle serait de 255 ennemis éliminés. Ces résultats étonnants lui ont valu 5 « Bronze star », 2 « Silver star » et un surnom ; The Legend.

Revenu au pays après ses 4 tours en Irak, l’ancien combattant est grandement perturbé. Lors de ces heures sombres, il s’engouffra dans une longue période trouble saupoudrée d’alcoolisme, d’insomnie, de cauchemars, de violence, de difficultés matrimoniales et de sentiment de culpabilité pour tous les camarades qu’il n’a pu sauver. Souffrant probablement d’un trouble de stress post-traumatique (TSPT), il relèvera toutefois la tête en se trouvant une nouvelle vocation. Il décidera alors d’aider à sa façon les anciens combattants souffrant du même mal que lui, en créant une fondation. Du coup, il s’impliquera personnellement en amenant certains vétérans mitrailler quelques cibles sur un champ de tir. Ces moments de camaraderie permettront à d’ex-soldats, en perte de repères, de se confier et d’exorciser leurs démons.

Devenu une vedette médiatique après avoir raconté son histoire dans une auto-biographie percutante, Kyle connaitra une fin abrupte. Eddie Ray Routh, un ex-Marine supposément traumatisé que Kyle avait accepté d’aider, l’abattra à bout portant alors que le sniper lui faisait essayer ses joujoux au champ de tir du Rough Creek Lodge. Kyle recevra les honneurs de la nation. Ses funérailles se dérouleront dans le stade des Cow-boys de Dallas et il sera escorté par un long cortège funèbre pour être inhumé au célèbre cimetière d’Arlington.

Ce fait divers sera adapté au cinéma par Clint Eastwood avec l’acteur Bradley Cooper dans le rôle de Kyle. Le projet du film American Sniper qui se voulait une adaptation du bouquin avait été mis en chantier avant le décès de Kyle. En apprenant que le comédien de Hanghover jouerait son rôle, Kyle affirma qu’il en était très satisfait. Il n’aurait pas voulu passer à la postérité sous les traits d’un « traître gauchiste dans le genre de Matt Damon. » (p.9)

Ouf. Il y a tant à dire et à décortiquer dans cet opus du duo bien connu Brüno et Nury qui nous ont donné entre autres Les Aventures de Tyler Cross. L’homme qui tua Chris Kyle (Dargaud) s’avère être une étude de mœurs sur nos voisins. Ce héros américain nous paraît bien étrange avec 255 morts à son actif. Ces gens ont certes été tués dans un contexte de guerre, mais le nombre effarant de morts soulève plusieurs questions, surtout lorsque l’on sait que cette guerre contribua à déstabiliser la région pour des raisons fallacieuses et contribua à créer le tristement célèbre État islamique.

"L'Homme qui tua Chris Kyle" : le documentaire-BD 2.0
Dargaud (2020) Nury/Brüno

Kyle devient un personnage douteux lorsqu’il se vante lors d’entrevues de s’être rendu à La Nouvelle-Orléans lors de l’ouragan Katrina en 2005 pour défendre les sinistrés contre les pillards. Selon ses dires, il aurait abattu 30 malfrats du bout de sa lunette de précision ! En entendant cette anecdote (qui serait fausse), on se dit que ce type est complètement détraqué que l’histoire soit vraie ou non.

 

Kyle le héros américain devient rapidement un antihéros vu hors de la lorgnette étasunienne. Chris Kyle est l’idée mêmeque l’on se fait du redneck. Tous les clichés y passent : Texan, père de famille chrétien évangélique, fier conducteur d’un gros F-350, collectionneur et utilisateur d’armes à feu, casquette de baseball vissée sur la tête et patriote viscéral. La devise de l’entreprise de sécurité qu’il crée à son retour au pays en dit long sur sa mentalité : Despite what yout momma told you, Violence does solve problèmes. Hé oui.

Dargaud (2020) Nury/Brüno

 De l’autre côté du spectre, l’homme qui tua Chris Kyle est l’antithèse de l’image du héros. Ancien Marines ayant été affecté à l’armurerie d’une base américaine près de Bagdad, Eddy Ray Routh, 25 ans, est un toxicomane, mésadapté social habitant chez ses parents et présumant être atteint du stress post-traumatique, même s’il n’a jamais été au combat. Routh souffre aussi de maladie mentale et probablement de schizophrénie. Un beau cocktail. Le drame de Routh est aussi dans la détresse des parents qui sont conscients des problèmes de leur fils, mais qui sont sans ressource dans une Amérique aux services sociaux inadéquats voir absents, mêmes pour les hommes et les femmes l’ont servi. Routh est à la dérive et on sait qu’un jour ou l’autre il commettra l’irréparable.

 Cette grande bédé documentaire est une première pour le duo. Le dessin particulier de Brüno est pleinement adapté au récit. Kyle ressemble à un Gi Joe. Musclés, barbus, les yeux toujours cachés par l’ombre de sa casquette. Tout ce qui se dit dans la bédé a été dit dans le réel. Brüno recrée de longs extraits d’entrevue que le protagoniste donne sur les réseaux d’informations Fox News ou CNN. Nury orchestre de façon magistrale ces documents pour nous offrir une montée dramatique haletante. Le lecteur sait comment se terminera l’histoire, mais nous sommes tout de même accrochés. Les auteurs rendent ce fait divers tragique, mais aussi pathétique. Le grand guignol n’est jamais loin dans ces histoires made in USA. Les chapitres de l’ancien lutteur Jessie Ventura qui poursuit le Sniper américain pour diffamation et celui de la veuve Kyle qui devient la passionaria de la NRA (National Rifle Association) sont particulièrement croustillants.

L’homme qui tua Chris Kyle est une bédé incontournable en cette période trouble pour ce pays qui soutient par dizaine de millions un malade mental comme président et qui flirte dangereusement avec le racisme, le populisme autoritaire et la guerre civile. Nury transforme cette histoire en western moderne ou les médias sensationnalistes et le néo-conservatisme bigot remplacent les sales gueules léoniennes et les saloons crasseux. L’homme qui tua Chris Kyle est un récit fascinant pour qui veut se faire raconter les déboires d’un pays sur le bord de la crise de nerfs.

9.5/10

L’homme qui tua Chris Kyle

Auteur : Fabien Nury (scénario) Brüno (dessin)

Éditeur : Dargaud (2020)

162 pages

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