Le retour de l’Iroquois et Traces de mocassins

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Par Dany Rousseau:

L’Histoire dans la bande dessinée est une catégorie à part entière. La production annuelle est abondante et variée au grand plaisir des nombreux amateurs de la discipline d’Hérodote. Toutefois, certains « couacs » peuvent survenir lorsqu’un critique se penchant sur une œuvre a le malheur de posséder une formation historique. Le pauvre devra parfois entrer en lutte contre lui-même afin de s’empêcher de jeter par la fenêtre une bédé historique trop souvent truffée d’erreurs et d’invraisemblances. Notre critique a alors deux choix : soit il prend de grandes respirations, lâche prise, fait abstraction des petites coquilles ou, deuxième option, il se défoule sans retenue dans son papier pour faire passer l’irritation que le manque de rigueur du bédéiste fautif a provoquée chez lui.

Heureusement, avec le diptyque de Louis Rémillard, vétéran de la BDQ, je dois avouer que je n’ai eu que du plaisir. Les deux dernières publications de Rémillard sont exemplaires sur leurs façons de traiter l’histoire sans jamais faire de concession avec la réalité historique. Le retour de l’Iroquois– parue précédemment chez Trip en 2016 – et Traces de mocassins m’ont grandement impressionné. Rémillard nous offre ici un travail rigoureux et très bien documenté qui comporte une bibliographie sérieuse à la fin de chaque ouvrage.

Dans le cas du Retour de l’Iroquois, la préface est même confiée à l’historien Denys Delâge de l’Université Laval qui est une sommité en histoire autochtone et qui est l’auteur de l’incontournable Le Pays renversé ; Amérindien et Européens en Amérique du Nord-Est — 1600-1664 (Boréal Compact). Je ne m’étendrai pas plus sur le magistral travail de Rémillard qui nous raconte de façon passionnante l’odyssée réelle de l’Iroquois Tokhrahenehiaron qui a été rapporté par mon collègue Mathieu lors de sa première sortie.

Toutefois j’aimerais vous entretenir du deuxième opus Traces de mocassins qui joue un peu le rôle d’un deuxième chapitre de ce que nous pouvons qualifier de cycle autochtone pour l’auteur. Cet album raconte six histoires basées sur des sources primaires comme, entre autres choses, les extraits des voyages de Champlain. Le premier récit se déroule en 1609, alors  que le fondateur de Québec se rend vers le Lac Champlain accompagné de ses nouveaux alliés algonkiens et hurons afin de les épauler dans leur guerre contre les Iroquois. C’est lors de cet événement que les Agniers connaîtront « les bâtons de feu », soit le mousquet. En effet, Champlain et deux autres Français créeront la panique dans les rangs iroquois lorsqu’ils tireront et abattront quelques chefs ennemis. Cette victoire capitale scellera pour longtemps les relations entre Algonquins, Hurons et Français. Les Iroquois pour leur part se tourneront vers les Hollandais de Fort Orange (ville d’Albany, New York) qui les armeront et les pousseront à détruire la Huronie à la fin des années 1640 lorsque le castor se fera plus rare au sud des lacs Ontario et Érié.  

Traces de mocassins nous permet aussi de faire la connaissance de personnages méconnus de notre histoire comme Pieskaret, un guerrier algonquin qui aurait tous les atouts pour devenir un nouveau héros national ou encore de Savignon, le Huron qui avait été confié pour un an à Champlain en échange d’Étienne Brûlé qui fut le premier truchement pour Français en Huronie. Nous sommes aussi impressionnés de lire l’aventure de l’Algonquine Kamakateouingouetch qui échappera aux Iroquois et entreprendra un long et dangereux voyage vers Ville-Marie afin de s’y réfugier.

Ce n’est que quelques exemples qui j’espère vous donneront le goût de vous précipiter sur ces deux albums remarquables. Traces de mocassins est un coup d’œil essentiel sur la spiritualité et les coutumes autochtones. Vivant côte à côte depuis 400 ans, il est temps de se rejoindre sur une même trame historique. Rémillard ici nous tend une perche qu’il faut saisir si le sujet vous intéresse.

Du point de vue graphique, Rémillard ne réinvente rien, mais la représentation de ses paysages est d’une grande précision. Il nous offre une perspective intéressante sur notre rapport au territoire qui reste d’une grande pertinence.

J’aimerais ajouter si je peux me permettre une note toute personnelle; depuis deux ans j’ai monté une série de conférences sur l’histoire des coureurs des bois et des voyageurs au XVII et XIXe. C’est-à-dire que je baigne depuis deux ans à l’époque où Rémillard nous entraîne, et je dois vous assurer que Le retour de l’Iroquois et Traces de mocassins sont deux grandes œuvres dans le registre de la BD historique. On vous répète depuis le début de cette foutue pandémie de consommer québécois, voilà ici deux raisons pour le faire. Pourquoi ne pas l’offrir à Noël confiné ou pas. Un véritable coup de coeur!

9.5/10

Le retour de l’Iroquois et Traces de mocassins

Auteur : Louis Rémillard (dessin et scénario)

Moelle Graphik

Éditeur Moelle Graphik

 

 

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